Silent Friend
Le Silent Friend d’Ildiko Eneydi est un ginkgo biloba de près de 200 ans autour duquel s’entremêlent trois histoires à trois époques différentes. Envoûtant.
Regarder autrement
Depuis ses débuts, la réalisatrice hongroise Ildiko Eneydi sonde avec constance et originalité l’incommunicabilité entre les êtres et la manière qu’ils ont de la contourner pour se retrouver. Silent Friend poursuit cette quête en ancrant trois histoires qui se passent à des époques différentes autour d’un arbre plus que centenaire : un ginkgo biloba qui semble, lui-même, les observer.

Les premières images du film analysent la perception différente dont un cerveau de bébé ou d’adulte capte et analyse une information. Si l’enfant a une « conscience ouverte » à à peu près tout, l’adulte présélectionne les données pour n’en retenir qu’une infime partie. C’est de cette déperdition dont il va être question tout au long de cette fresque et de la manière dont un humain va tenter de combler ce manque par des stratégies qui lui sont à la fois propres et communes. Toutefois, sa connaissance de l’autre dépendra du contexte, de la nature et de la culture de chacun. De fait, elle restera partielle.
Un film de sciences…
Dit comme ça, Silent Friend passe pour un pensum intellectuel. D’un certain point, il l’est et ne nions pas que c’est un film exigeant et rigoureux. Sa réalisatrice Ildiko Enyedi, autrice de deux chefs d’œuvre – Corps et âme et L’histoire de ma femme, le plus beau film jamais réalisé sur la possession masculine – , a pourtant su glisser multiples émotions dans la narration des trois histoires qu’elle entremêle.

Dans la première, une jeune femme – Luna Wedler, prix Marcello Mastroianni à la 82e Mostra de Venise- innove en voulant, en 1908, intégrer une université prestigieuse. Elle est brillante, sans doute la meilleure, mais ses examinateurs – que des hommes- la méprisent en raison de son sexe. Elle tient bon et choisira une manière marginale mais innovante – la photographie – d’exercer son savoir. Dans les années 1970, Hannes, étudiant, s’intéresse, parce qu’il tombe amoureux, à un géranium dont il finit par saisir la « puissance mentale ».

Enfin, un prof d’origine chinoise – joué par Tony Leung– qui travaille justement sur la perception et ses effets sur le cerveau, se retrouve coincé et seul en plein Covid dans cette même université. Il sera ce fil pédagogique pour expliquer les théories scientifiques que cherche à mettre en image Ildiko Enyedi.
… et de contacts
Le ginkgo biloba sert à la fois de lien, de témoin, d’objet d’étude et de mesure du temps dans ce récit sensuel, magnifiquement mis en son et en image. Sa vocation est de tenter de répondre à la seule question qui vaille (et que pose Léa Seydoux à un moment du film) : « Que faire si vous voulez entrer en contact avec un être avec lequel vous n’avez aucun langage commun ? ». Ildiko Enyedi n’y répond par aucune évidence. Mais chacun de ses films est une pierre qu’elle apporte à cette réflexion. Silent Friend n’est peut-être pas la plus accessible mais c’est celle qui décode avec le plus de méthode cette analyse en cours. Ce nouveau film serait ainsi une incitation à revoir ses œuvres précédentes avec un nouveau regard. Fascinant !
Silent Friend d’Ildiko Enyedi,
Avec Tony Leung Chiu-Wai, Luna Wedler, Enzo Brumm, Léa Seydoux…
2025- Allemagne/France/Hongrie- KMBO -2h27
Une rétrospective Ildiko Enyedi a lieu à la Cinémathèque du 25 mars au 1er avril 2026. Une occasion de voir huit de ses longs métrages dont le merveilleux L’histoire de ma femme ou d’assister à sa leçon de cinéma, le samedi 28 mars à 15h.
