Les tops 5 d’Audrey Diwan

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Avec L’Evénement, Audrey Diwan s’inscrit dans la cour des grandes. Honorée du Lion d’Or à la Mostra de Venise 2021, cette adaptation du roman autobiographique d’Annie Ernaux lui vaut aussi le Prix Alice Guy 2022. L’occasion de découvrir les réalisatrices et les actrices qui l’ont inspirées.

Les choix d’Audrey Diwan

Les femmes et le 7ème art, c’est une longue histoire mal connue. Pour l’honorer, Cine-Woman demande à tou.te.s les 5 films de femmes et les 5 rôles féminins qui les ont marqué.e.s. C’est au tour d’Audrey Diwan de nous confier ses listes.

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Audrey Diwan et sa passion pour Annie Ernaux

L’Evénement, son deuxième long métrage,  a reçu le Prix Alice Guy 2022, après le Lion d’or à la Mostra de Venise et le Lumière du meilleur film. Anamaria Vartolomei, sa comédienne principale qui porte littéralement le film, a été récompensée du Lumière de la meilleure actrice et du César du meilleur espoir féminin. Rencontre avec Audrey Diwan, une des réalisatrices qui ont marqué le cinéma en 2021.

D’abord journaliste, romancière, et même éditrice chez Denoël, Audrey Diwan est entrée au cinéma en devenant scénariste pour la télévision puis pour les films de Cédric Jimenez : Aux yeux de tous, La French, HHhH ou encore Bac nord. Elle a tout de même pris le temps de réaliser son premier film, Mais vous êtes fous, en 2019 avant de s’attaquer à L’Evénement, adaptation du roman autobiographique d’Annie Ernaux, qui raconte son avortement dans la France du début des années 1960, alors qu’il était interdit et lourdement puni.

Parce qu’avant tout, Audrey Diwan a le goût des livres. « J’ai passé ma vie à lire depuis le jour où j’ai appris, dit-elle. Née à Paris alors que ses parents venaient de quitter Beyrouth en catastrophe, elle qui se considère comme le fruit d’un métissage fort qui mêle des origines libanaises, roumaines et françaises, revendique aimer la littérature et la nuit.

Une vie comme un millefeuille

« J’ai toujours su que je me destinais à l’écriture sans savoir quelle forme cela prendrait, avoue-t-elle. Après des études de Sciences Politiques et de journalisme au Celsa, elle choisit « de manière empirique » en collaborant au service culture de Technikart puis co-écrit avec Fatou Biramah un livre document, Confessions d’un salaud. Elle rencontre alors Olivier Rubinstein qui lui propose « d’être junior éditrice pour des primo-romanciers. Une expérience fondamentale que celle d’apprendre à structurer des œuvres », explique-t-elle en reconnaissant que son parcours est compliqué « un vrai millefeuille, puisque j’ai toujours fait les choses en même temps ». 

« Boulimique d’expériences plus que de travail », elle écrit un roman, La fabrication d’un mensonge, récompensé « du prix du roman adaptable que je reçois des mains de Claude Chabrol qui me parle, une nuit entière du passage de l’écriture du roman à celle d’un scénario. Une nouvelle graine se plante, une réflexion s’ouvre », dit-elle joliment en reconnaissant déjà « avoir vécu beaucoup d’expériences heureuses qui m’ont amené à m’interroger, puisque les choses m’arrivaient vite, sur le bien fondé de mes désirs ». On lui propose alors d’écrire un unitaire sur le patinage artistique pour la TV. « Sur le papier je ne voyais pas mon lien avec ce projet mais j’ai rencontré des producteurs formidables qui m’ont aidé à défricher les bases de l’écriture scénaristique que j’avais tout de même étudié lors d’une summer session à UCLA. L’écriture pouvait prendre cette forme là aussi ». Elle complètera cette formation sur le tas, en collaborant à Twenty Show, un documentaire produit par Bruno Nahon et avec Eric Rochant sur la série Mafiosa.

La cinéphilie éclectique d’un vidéo club

A l’époque, Audrey Diwan n’est pas encore cinéphile mais sent qu’elle a besoin d’être plus nourrie pour mieux évoluer dans le métier. « Kids de Larry Clark, le premier film que je suis allée voir seule au cinéma à 15 ans, m’avait marquée dans ma chair. Requiem for a dream de Darren Aronofsky aussi. Ce sont deux films qui engagent le corps, le rapport à la chair », analyse-t-elle. Mais, mon université, mon école de cinéma a été un vidéoclub et les milliers d’heures de discussion avec le gérant. Il m’a orientée, fait découvrir Kore Eda, Ken Loach, tout le cinéma que j’ai aimé. L’éclectisme de ma culture cinématographique est le reflet d’une déambulation dans un videoclub ». Elle pouvait consommer 6 films de suite, enfermée tout un dimanche, en commençant dès 6h du matin.

Désormais scénariste à succès et jeune réalisatrice, Audrey Diwan s’attaque alors à un monument de la littérature française, peu adapté au cinéma : Annie Ernaux. Parmi son œuvre qu’elle connaît bien, elle choisit L’Evénement, son roman qui a eu le moins d’écho médiatique « parce qu’au début des années 2000 quand il a paru, on n’avait pas envie d’aborder cette histoire ». Et Cristian Mungiu et ses 4 mois, 3 semaines, 2 jours, Palme d’or 2007, avait déjà traité le sujet. « Cette oeuvre m’avait marquée, avoue-t-elle. Mais, en quoi un film sur un avortement clandestin sous la Roumanie de Ceausescu pouvait-il m’empêcher d’aborder ce sujet dans la France des années 1960 ? Ne se pose-t-on ces questions à cause de la force du silence et du tabou ? Ca n’arrive jamais sur la deuxième guerre mondiale par exemple… Ensuite, on m’a demandé : pourquoi faire ce film puisque la loi était déjà passée en France. Mais, c’est justement LA question. Je savais que mon sujet était pérenne, sans réaliser toutefois à quel point il pouvait revenir d’actualité comme en Pologne ou au Texas. Et le spectre de mon film est plus large que l’avortement clandestin. Il aborde la question du transfuge de classe, du désir intellectuel et féminin, de la liberté notamment sexuelle… J’ai mis un moment à comprendre que j’avais moi-même des barrières qui m’empêchaient d’aborder le sujet comme j’avais envie de l’aborder. La réflexion sur le film de Mungiu a été un moment pivot où j’ai réussi à m’émanciper pour trouver ma liberté de faire ».

Un beau travail d’adaptation

L’écriture blanche d’Annie Ernaux était-elle facile à adapter ? « Je suis partie avec mon désir et mon amour pour son style courageux et bouleversant, cette espèce de « je » qui traduit un « nous ». Je voulais faire du film une expérience qui passe par les sens, qui touche à la vérité de l’instant et non celle du souvenir comme dans le livre. A partir du moment où j’ai défini comment lier le fond et la forme, en choisissant le dispositif, le format au 4/3, le cadre, tout s’est éclairci », explique-t-elle. Le scénario qui n’a connu que trois versions s’est enrichi de la collaboration de la co-scénariste Marcia Romano et des discussions entre l’écrivaine et la réalisatrice. « J’avais besoin d’éclairer les angles morts, les hors champs du livre : son contexte socio-politique, la peur, le rapport à la loi, aux parents, à ses amis, au désir.. J’étais certes guidée par le reste de son œuvre mais c’est une chance de travailler avec l’autrice et de disposer ainsi d’une matière plus riche. J’ai aussi fait des greffes qui venaient de mon vécu qu’Annie Ernaux a validées. Elle m’avait promis de pointer tout – une réplique, une manière de penser…- ce qui ne lui semblait pas juste au regard de l’époque, tout en me permettant d’y mettre une partie de mon histoire ».

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Anamaria Vartolomei est Anne, l’héroïne de L’Evénement

Restait le casting. Quelle actrice pouvait incarner une jeune étudiante en lettres qui un jour deviendrait Annie Ernaux ? « J’avais des critères précis : il me fallait une actrice capable de jouer avec une caméra très proche d’elle, de son visage, une actrice au jeu fort et minimaliste dont le rapport aux mots, à la prosodie, à la musique et à la compréhension du texte soit crédible. Très vite, j’ai senti qu’Anamaria Vartolomei serait la bonne personne », reconnaît Audrey Diwan. Depuis, elle enchaine les récompenses jusqu’au César de la meilleure révélation 2022.  Elle l’a dirigée en lui demandant de ne jamais baisser les yeux, de regarder droit devant. Des conseils que la réalisatrice s’applique à elle même : « j’ai été une ado timide. Depuis, j’essaie d’agir en conquérante. C’est un chemin de vie qui va de pair avec la curiosité, avec une forme de courage. J’aime bien me confronter à ma peur. D’ailleurs, j’ai choisi, comme sujet de mon prochain film, celui qui m’effrayait le plus ».

Des hommes sidérés

Elle n’en dira pas plus mais racontera en détail la sélection du film à la Mostra de Venise qui fait très tôt  une proposition ferme alors que le Festival de Cannes tergiverse encore. « Recevoir une telle offre pour un petit film, mon deuxième seulement, qui a été difficile à monter, était extraordinaire, se réjouit-elle. Nous l’avions peu montré. Quand à la fin de la projection, il y a eu ce silence intense, je me dis que le public n’avait pas fait le voyage, qu’il est resté en dehors car le chemin est trop dur. Puis, les gens se sont mis à applaudir. Quelque chose s’était donc noué. Les premiers spectateurs qui sont venus me parler sidérés était des hommes. Ils pouvaient donc faire ce chemin de se glisser dans la peau d’une femme et vivre pendant une heure et demie ce que traverse son corps. Et c’est ce que j’ai voulu retranscrire ».

Elle partage aussi une anecdote charmante. Pendant le montage du film, Audrey Diwan va voir Parasite de Bong Joon Hoo et une réplique la frappe : « Quel plan ne rate jamais ? dit le père à son fils. Celui qui n’existe pas ». « J’ai toujours pensé ça, dit-elle. Plus jeune, j’ai essayé de bâtir des plans. L’âge m’a montré qu’il faut faire les choses de la manière la plus droite, le plus sincère … Je garde cette phrase en tête, j’en parle autour de moi… sans imaginer que quelques mois plus tard, ce réalisateur me remettra le Lion d’or et validera à jamais ce que je pense de la manière dont je dois agir ». 

Prix Alice Guy 2022, L’Evénement poursuit sa carrière. Il fera fin avril l’ouverture du festival New Directors au MOMA de New York et une belle tournée à travers les Etats-Unis. « J’espère qu’on réussira à le montrer à un public qui n’est pas forcément d’accord avec son propos, comme c’est arrivé en France ou en Italie », prévient Audrey Diwan.

Mes 5 films de réalisatrices préférés

1- Trouble everyday de Claire Denis (2001)

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Béatrice Dalle dans Trouble every day

Je l’ai vu très jeune. J’ai été marqué par ce film de genre viscéral et sa manière singulière de décrire la passion.

2- Lost in translation de Sofia Coppola (2003)

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Scarlett Johansson dans Lost in translation

J’aime l’atmosphère de ce film délicat, le lien ténu et profond à la fois qui se noue entre Scarlett Johansonn et Bill Murray.

3 – Atlantique de Mati Diop (2019)

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Mame Bineta Sane interprète l’héroïne d’Atlantique

Je suis toujours séduite par l’inédit, par les films qui flirtent avec plusieurs genres, se moquant des étiquettes pour s’intéresser au fond. A ce titre, Atlantique est inoubliable.

4 – Lady Chatterley de Pascale Ferran (2006)

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Jean-Louis Coulloc’h et Marina Hands dans Lady Chatterley

Pascale Ferran filme le corps, le plaisir, le désir avec sincérité et finesse. Autant de thèmes qui me sont chers.

5- Toni Erdmann de Maren Ade (2016)

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Sandra Hüller joue la fille de Toni Erdman

Autre film inclassable et audacieux qui interroge le lien filial en sortant allègrement du cadre.

Cinq prestations d’actrices inoubliables

1- Sandrine Bonnaire dans Sans toit ni loi d’Agnès Varda – 1985

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Sandrine Bonnaire dans Sans toit ni loi

Une performance qui nous a inspiré Anamaria et moi. Une femme que rien ne saurait empêcher d’être libre.

2- Holly Hunter dans La leçon de Piano de Jane Campion – 2013

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Holly Hunter, multirécompensée, oscarisée pour son rôle d’Ada dans La leçon de piano

Héroïne tragique constitutive de ma cinéphilie.

3 – Günes Sensoy, Tugba Sunguroglu, Ilayda Akgogan, Doga Zeynep Doguslu et Elit Islan dans Mustang de Deniz Gamze Erdguven – 2015

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Le quintet magnifique de Mustang

Leurs visages, leur message, ne m’ont jamais quittés.

4 – Frances McDormand dans Nomadland de Chloé Zhao – 2021

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Frances McDormand dans Nomadland

Elle parvient à nous faire oublier son visage connu, tant elle se glisse avec sensibilité dans cette
Amérique profonde, avec qui elle fait corps.

5- Léa Seydoux dans Belle Epine de Rebecca Zlotoswki – 2010

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Johan Liberau et Léa Seydoux dans Belle Epine

Un film générationnel, un souvenir que j’affectionne. J’aime énormément la façon dont Rebecca Zlotowski guide sa comédienne vers son monde intime qui devient le leur.

©Thibault Gast/ Pyramide Distribution/Cine-tamaris/Joshua James Richards- 2020 20th Century Studios
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