L’interview de Susan Seidelman

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En 1985, Susan Seidelman explose le box-office mondial avec Recherche Susan Désespérément qui signe les débuts de Madonna. La réalisatrice était l’invitée d’honneur du 10e Champs Elysées Film Festival. Cine-Woman l’a interviewée à cette occasion.

« Je me demande bien quel genre d’histoire pourrait raconter un.e trentenaire qui débarque à Manhattan aujourd’hui« 

Avant Recherche Susan Désespérément, la cinéaste emblématique de l’underground new-yorkais, Susan Seidelman, a réalisé un premier film, Smithereens, qu’elle devait présenter au 10e Champs Elysées Film Festival. Elle a préféré s’abstenir de voyager à cause de la pandémie mais pas de répondre aux questions de Cine-Woman par zoom.

Peu de cinéastes peuvent se vanter d’avoir réaliser le film d’une génération. C’est le cas de Susan Seidelman qui, en 1985 bouscule le box-office, la mode et la musique pop avec Recherche Susan désespérément. Elle y donne sa chance à Madonna qui y lance le tube de l’année, Into the groove, et signe un des témoignages les plus sincères de l’underground new-yorkais.

L'interview de Susan Seidelman - Cine-Woman

Susan Seidelman en pleine Action !

Déjà, son film précédent, son premier long métrage Smithereens, était une plongée unique dans le Lower East de l’époque. Le quartier était pauvre mais tellement branché, scène interlope des mouvements punk et que peuplaient les jeunes gens à la mode qui se partageaient d’immenses lofts qu’ils décoraient eux-mêmes. L’époque est révolue, les créatifs sans le sou ont laissé place aux banquiers d’affaires. Mais Susan Seidelman restera celle qui aura le mieux saisit l’ambiance et l’urgence à vivre là-bas. Normal, elle faisait partie du lot. Rencontre avec une icône de la contre-culture new-yorkaise des années 1980 qui prétend avoir émergé grâce à la France !

Quel dommage de ne pas vous rencontrer « en vrai » !

Susan Seidelman : Je sais d’autant que j’adore Paris et que ma carrière a commencé en France ! Cannes est le premier festival où je suis allée. Ce sont Pierre-Henri Deleau et Gilles Jacob qui m’ont découverte et tout en a découlé. Je leur en suis très reconnaissante. Mon deuxième film Recherche Susan Désespérément trouve son inspiration dans un film français, Céline et Julie vont en bateau de Jacques Rivette. Il a été montré à la Quinzaine des Réalisateurs. C’est étrange puisque Smithereens (qui peut se traduire par éparpillé.e) était lui en compétition officielle alors que c’est un bien plus petit film. Mais j’aime bien l’idée !

Vos films témoignent avant tout de l’énergie incroyable de New York au début des années 1980.

Susan Seidelman : C’était une époque incroyable. La ville était en ruine, pas chère du tout et avec l’énergie folle qui reste la sienne. Pour les artistes, c’était génial ! Depuis, New York a beaucoup changé. Je ne la reconnais plus, je n’y habite plus. J’ai eu la chance d’être là au bon moment et surtout de réussir à faire de cette énergie incroyable quelque chose de créatif. D’ailleurs, je me demande bien quel genre d’histoire pourrait raconter un.e trentenaire qui débarque à Manhattan aujourd’hui, quel type de création peuvent imaginer toutes ces personnes qui passent leur temps coincés sur leur écran, alors que moi, j’écrivais dans le métro…

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Wren (Susan Burman) trouve l’inspiration dans le métro comme Susan Seidelman

Qu’est-ce que Wren, l’héroïne de Smithereens, a de vous? 

Susan Seidelman : Elle est proche de moi mais je ne suis pas aussi auto-destructrice qu’elle. Comme elle, je suis une fille de la banlieue, d’une ville terriblement ennuyeuse de Pennsylvanie. Comme elle, j’ai eu cette impression que la vraie vie était à New York, que j’en aimerais l’énergie et surtout les gens que je pourrais y rencontrer si j’arrivais à m’y installer.

Wren a le sentiment d’être une outsider. Elle veut faire partie de cette culture rock, punk mais elle n’est pas musicienne et n’a aucun talent particulier. Ce qui est déjà énorme surtout quand on sait d’où elle vient. Donc je la respecte et je l’aime. Comme moi, elle court toujours après quelque chose ou après des gens. Elle n’est pas très concentrée, pas carriériste non plus.

J’avais cherché un prétexte pour quitter Philadelphie et venir à New York. J’aimais la mode, le cinéma. Rencontrer les jeunes femmes de New York de l’époque que je n’avais jamais vues auparavant m’a donné l’idée de faire un film autour d’elles, avec un personnage principal féminin. C’est quand Smithereens a été sélectionné à Cannes que je me suis dit que j’étais réalisatrice.

Être issue de la banlieue de Philadelphie vous a-t-il donné un oeil, un recul particulier pour scruter New York comme vous l’avez fait?

Susan Seidelman : Oui, bien sûr, je n’étais pas une new-yorkaise cool ou sophistiquée comme si j’avais vécue là-bas tout ma vie. Moi aussi, j’étais une outsider, qui n’était pas habillée comme elles. C’est d’ailleurs un vrai atout pour un.e réalisateur.rice d’avoir cette place-là. Quand on fait partie du lot, on n’a pas le recul nécessaire. Les cinéastes que j’adore – Billy Wilder, Mike Nichols…-  sont tous des outsiders qui ont apporté aux Etats-Unis une vision différente. En tant que jeune femme issue de la banlieue de Philadelphie plongée dans la sous-culture new-yorkaise dominée à l’époque par les hommes, j’étais même une double outsider, avec un oeil très très frais pour regarder le monde.

Vos bandes-sons sont incroyables. Avez-vous hésité entre le cinéma et la musique?

Susan Seidelman : J’aime la musique mais je ne joue pas d’instrument, ni jamais voulu devenir musicienne. Par contre, j’ai longtemps voulu être fashion designer. C’est même ce que j’ai commencé à étudier avant d’évoluer vers le cinéma. Ça se voit dans mes films, surtout dans les premiers, car j’ai toujours pensé que ce que les gens portent définit leurs personnages. Pour le spectateur, c’est une information immédiate qui prendrait des heures à construire avec des mots. Dès que Wren apparaît dans le métro avec sa mini jupe pied de poule et qu’on voit les lunettes de soleil noires er blanches de l’autre femme, il n’y a rien à expliquer : on sait que Wren va voler les lunettes !

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L’affiche originale de Smithereens, le premier film de Susan Seidelman

Comment avez-vous recruté Susan Burman pour interpréter Wren?

Susan Seidelman : J’avais passé une petite annonce dans Backstage, un journal new-yorkais spécialisé. Beaucoup de jeunes actrices se sont présentées pour les essais mais toutes étaient trop professionnelles pour moi. Un ami est allé voir un show du off-off-off Broadway : il y avait deux spectateurs dans la salle pour dix sur la scène !  Parmi elles, Susan Burman qu’il a tout de suite repérée. Je l’ai rencontrée, j’ai aimé qu’elle s’appelle Susan comme moi et je lui ai donné le rôle.

Richard Hell qui joue le musicien punk faisait partie du Lower East Side que je fréquentais. Je venais de faire plusieurs films à l’Université, j’avais l’habitude de diriger des débutants ou des non-professionnels et j’aimais ça !

Vous avez fait Smithereens avec très peu d’argent. Comment vous êtes vous débrouillée ?

Susan Seidelman :  Je voulais faire ce film absolument et comme je sortais à peine de l’université, je ne me suis jamais inquiétée du coût de ce film. Je crois qu’au final il a coûté 45 000$ ! J’avais reçu un petit héritage que ma grand-mère m’avait laissé pour mon mariage, mais comme je venais de me séparer du type avec qui je vivais, j’ai investi ces 20000$ dans mon film. Et c’est la meilleure décision que j‘ai prise de ma vie !

Nous avons mis deux ans à tourner Smithereens. Susan s’est cassée la jambe à peine les répétitions finies, dans une scène qui n’est finalement pas dans le film. Mais, cet arrêt forcé du tournage m’a permis de me rendre compte, en montant les images déjà tournées, que je n’avais pas casté le bon acteur pour jouer Eric qui était alors peintre. J’ai ré-écrit le script en faisant d’Eric un musicien et en prenant Richard Hell pour le rôle. Ce  que j’avais déjà monté m’a permis de trouver un peu plus d’argent.

Smithereens est parfois considéré comme le premier film du cinéma indépendant américain. Qu’en dites-vous?

Susan Seidelman : Il y a eu d’autres tentatives avant Smithereens comme les films de Maya Deren dans les années 1940, ceux de Shirley Clarke dans les années 1960. Des films à tout petit budget, bien plus expérimentaux que narratifs, souvent des mélanges de documentaires et de fictions qui ont été peu visibles par le public, excepté celui des cinéclubs.

Smithereens est narratif. Il a trouvé un large public. Grâce à sa sélection à Cannes, il a été diffusé partout en Europe, en Asie, en Amérique Latine et dans de vrais salles de cinémas.

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Meshes of the afternoon de Maya Deren

Que le personnage principal soit une femme, était-ce particulièrement innovant pour l’époque?

Susan Seidelman : En Europe, non. Il y avait déjà eu Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda, par exemple. Mais aux Etats-Unis, ça n’existait pas ! A vrai dire à part Maya Deren, je n’en connaissais pas. Depuis, j’ai découvert il y a une quinzaine d’année un film brillant dont je ne savais rien à l’époque : Wanda de Barbara Loden. Comme Wren, Wanda est une femme qui est un peu perdue dans sa vie et qui rompt avec son passé et sa vie ennuyeuse.

Avez-vous eu à vous battre pour vous imposer en tant que femme qui choisit un personnage principal féminin?

Susan Seidelman : Non, pas particulièrement. J’ai fait ce film avec mes amis et le matériel de l’école de cinéma. Il me semblait naturel de raconter des histoires qui me plaisaient. Et les autres étudiants étaient d’accord, ils voulaient même travailler avec moi puisque les courts métrages que j’avais faits avec eux avant avaient tourné en festival et reçu des prix. Je n’ai pas eu à prouver quoi que ce soit. Même la sélection à Cannes s’est fait de manière naturelle. Smithereens a été un tel succès inattendu que j’ai vite compris que la suite serait plus compliquée à envisager.

Et comment vous y êtes vous préparée?

Susan Seidelman : Je n’ai rien envisagé. Mais n’ayant pas d’argent, j’ai vite su que je devais faire un film plus important qu’il fallait bien choisir. Je ne voulais pas faire un film Hollywood avec un producteur sur mon dos en permanence. J’ai donc pris tout mon temps pour prendre la bonne décision.

J’ai pris une agente que j’aimais bien et qui a commencé à m’envoyer des scénarios avec des femmes. Les studios aussi s’y sont mis, mais les scripts étaient tous idiots. Souvent des sujets sur des cheerleaders, des sorority houses ou sur la compétition entre femmes. Rien qui ne m’intéressait. J’en ai lu plein pendant un an et demi jusqu’à tomber sur celui de Recherche Susan Désespérément. A nouveau, une Susan me lançait un appel. Cette histoire d’une jeune femme issue de la banlieue qui voit le moyen de vivre une vie plus excitante à travers celle de Susan était parfaite pour moi. Ça parlait de deux mondes que je connaissais bien : la banlieue ennuyeuse et la ville excitante.

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Roberta (Rosanna Arquette) et Susan (Madonna)

Avez-vous eu les moyens de travailler convenablement et la pression qui va avec?

Susan Seidelman : Le film a été fait pour 5 millions de dollars. Le  studio n’avait aucune attente mais on a fait un énorme succès. Le budget était correct et comme les deux productrices n’avaient jamais fait de film avant, j’étais plus expérimentée qu’elles. Sur le plateau il y avait une vraie énergie de femmes. Tout allait bien !

Comment avez vous choisi Rosanna Arquette?

Susan Seidelman : Ce sont les productrices qui l’ont choisie. Moi, j’ai amené Madonna que je connaissais parce qu’elle vivait près de chez moi. Je savais qu’elle apporterait naturellement sa réalité, son authenticité au personnage, sans jouer.

Le duo a-t-il bien fonctionné?

Susan Seidelman : C’est un film sur la confusion des identités. Les deux actrices se ressemblaient assez pour qu’on croit à l‘inversion des personnages comme leur manipulation des personnages. Elles pouvaient porter les mêmes vêtements, tout en restant suffisamment différentes, dans leur innocence par exemple.

Pensez-vous avoir contribué la carrière de Madonna ?

Susan Seidelman : Disons que je l’ai saisie à son tout début, alors que la scène punk migrait avec la pop new wave. Madonna chantait dans des clubs, c’est d’ailleurs comme ça que je l’ai connue. Mais, elle était loin d’être la seule. Certaines ont fait carrière, d’autres non. Madonna avait une chanson, Holiday, qui commençait à être repérée. MTV émergeait à peine et lui avait proposé de passer son clip.

Entre le moment où on a commencé les répétitions et la sortie du fil, une quinzaine de semaines plus tard,  sa carrière a explosé ! Le Virgin Album est sorti et fut un grand hit. Le film aussi a marché aussitôt. Les deux phénomènes se sont aidés l’un l’autre. Ce que personne n’avait prévu bien sûr.

Avez-vous songé à retravailler avec elle plus tard?

Susan Seidelman : On m’avait proposé de réaliser Shanghai surprise, son film avec Sean Penn. Je n’aimais pas le scénario et je n’étais pas la bonne personne pour le faire.

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Roberta (Rosanna Arquette) et Susan (Madonna) sur le tournage

Avez-vous le sentiment d’avoir réalisé le film d’une génération? 

Susan Seidelman : Oui, un peu. Mais pour le savoir, il faut que le film passe le test du temps. Le public doit s‘y retrouver 30 ans plus tard. Ce qui est gratifiant pour moi, c’est que le film parle, plaît même à des jeunes femmes qui n’étaient même pas nées quand il est sorti. Qu’elles soient reliées à ces personnages et à ce désir universel de réinventer soi-même. Cela, on ne le sait jamais quand on fait un film, on espère qu’il sera à la fois assez universel et assez spécifique pour rester. C’est le cas du Lauréat ou de Midnight Cowboy.

Que s’est-il passé pour vous après le succès de Recherche Susan Désespérément?

Susan Seidelman : J’ai réalisé d’autres films qui n’ont pas aussi bien marché. Là encore , j’ai pris du temps pour trouver le bon script. Après deux succès, je pouvais faire des films facilement. J’ai reçu beaucoup de sollicitations, de l’argent, et donc je me suis un peu trop précipitée pour faire Et la femme créa l’homme parfait. J’aimerais bien refaire ce film en prenant le temps pour le faire mieux.

J’ai enchainé avec un female revenge movie,  She Devil, La diable en français, avec Meryl Streep. Ce quatrième film me convient parfaitement mais il n’a pas marché parce qu’il est sorti au mauvais moment. Aujourd’hui, cette histoire d’un homme qui quitte sa femme pour une superbe romancière à succès, mais dont l’épouse se venge, serait mieux apprécié. Ensuite, je me suis occupée de mon fils et l’on m’a contactée pour des series TV, pour Sex and the City dont j’ai réalisés quelques-uns des premiers épisodes.

N’avez-vous jamais pensé à déménager à Hollywood?

Susan Seidelman : Non, jamais. Je suis une « east-coast person ». Hollywood est une industrie. Moi, j’aime trop la diversité.

Propos recueillis par Véronique Le Bris

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