Lettre d’une inconnue

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Révisons nos classiques à la faveur du confinement : Lettre d’une inconnue de Max Ophüls (1948).  

L’humiliation en moins

Le propos de Lettre d’une inconnue est emprunté à une nouvelle de Stefan Zweig, écrivain dont la sensibilité, à travers ses héroïnes, est émouvante, parfois bouleversante. Sans le porter aux nues. Et puis, il y a son destin, son illusoire neutralité politique en des temps troubles, sa clairvoyance sur le déclin européen, et son suicide.

Un amour absolu

Une jeune fille – elle est censée avoir 16 ans au début du film – tombe follement amoureuse de son nouveau voisin le jour de son aménagement. Elle est séduite par ses meubles, ses objets, par sa musique puisqu’il est pianiste. Et cela bien avant de tomber en pâmoison devant l’homme, qu’elle ne croise furtivement qu’une fois. L’amour est plus fort que Lisa qui choisit à 18 ans de vivre seule et refuse de se marier au cas où… Elle finit par se faire remarquer par ce Stefan. Il lui consacre une soirée magnifique, romantique à souhait, qui la marquera à jamais. Lui en revanche n’en garde pas un souvenir inoubliable. A tort…

Lettre d'une inconnue de Max Ophüls - Cine-Woman

Stephan (Louis Jourdan) découvrant La lettre d’une inconnue qui lui est adressée

Fidèle à son titre et à la nouvelle en cela, le film est conçu comme la lecture d’une lettre et aux flash-backs auxquels elle renvoie. La Lettre d’une inconnue est celle que Lisa adresse à celui à qui elle a consacré sa vie, dans un dévouement absolu. Elle est l’abnégation même quand Stefan (Louis Jourdan) est un jouisseur, un séducteur égoïste. Mais pas vraiment un goujat non plus;

Sans la cruauté de l’humiliation, la lettre perd son sens

Si la mise en scène virtuose de Max Ophüls – notamment sur la fluidité des séquences et la scène du voyage – n’est pas en cause, le scénario pose problème. Passons sur cette histoire de duel qui débute et clôt le film, pour mieux signifier la lâcheté de Stefan. C’est surtout le personnage central, celui de cette inconnue dont le terme terme contient  toute la cruauté, qui fait débat.

Lettre d'une inconnue de Max Ophüls - Cine-Woman

Lisa (Joan Fontaine) et Stephan (Louis Jourdan) dans la scène du voyage

Dans le film, Stefan, trop occupé à son propre plaisir, ne la reconnaît pas. Mais il ne l’humilie pas. Dans le livre si. Il la paie pour les faveurs qu’elle vient de lui accorder. Et c’est justement cette humiliation-là ce qui déclenche cette fameuse lettre. Et donc le remord de Stefan. Sans cela, cette fameuse lettre perd de sa pertinence. Non pas qu’elle soit vengeresse dans le livre. Mais, dans le film elle n’a même plus lieu d’être puisque l’héroïne ne conçoit ni rébellion, ni amertume.

Lettre d’une inconnue monolithique

Le jeu de Joan Fontaine. est à l’unisson de ce romantisme absolu. Elle parvient brillamment à n’être jamais déçue de ce que cette amour éperdu lui impose. Mais, sans scène forte pour dénouer sa motivation, elle semble n’évoluer jamais. Ce qui finit par la rendre un peu mièvre, platoniquement enfiévrée. Presque monolithique. En comparaison, le personnage de Madame de… que Max Ophüls (film époustouflant !) réalisera cinq ans plus tard est autrement plus intéressant, perclus dans ses contradictions et les contraintes de son mariage sans amour.

Lettre d'une inconnue de Max Ophüls - Cine-Woman

Lisa (Joan Fontaine) et Stephan (Louis Jourdan)

Reste alors une question : pourquoi le cinéma, même lorsqu’il s’appuie sur des textes de renom, prend-il le parti d’en gommer les aspérités, les points de force, ceux qui expliquent la psychologie, la complexité et le retournement des personnages surtout lorsqu’ils sont féminins ?

La tagline du film, selon IMDB, serait « l’amour que chaque femme espère vivre et que tout homme meurt d’envie de connaitre ». Tout est dit …

De Max Ophüls, avec Joan Fontaine, Louis Jourdan, Mady Christians…

1948 – Etats-Unis -1h26

© Action Cinémas / Théâtre du Temple
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