L’interview de Claire Burger

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Sacrée Femme de cinéma 2018 au début du 10e Arcs Film festival, la réalisatrice Claire Burger en est repartie bardée de prix. Son film C’est ça l’amour a remporté la flèche de cristal et le prix du jury presse. Son interprète principal, Bouli Lanners, le prix d’interprétation masculine. Entre les deux, elle s’est confiée à Cine-Woman.

« Mes films sont un endroit de communication avec les autres. J’y suis plus sensible, plus généreuse, moins violente que dans la vie »

Depuis qu’elle est cinéaste, Claire Burger s’est habituée aux prix. Chacun de ses films réalisés en solo, en duo ou en trio, remporte la mise à chaque fois. Formée à être monteuse, elle entreprend, dès la sortie de la Fémis, de tourner un court-métrage Forbach, récompensée à la Ciné-Fondation du Festival de Cannes et Grand prix du festival de Clermont-Ferrand. C’est le début d’un parcours sans faute qui lui vaut de recevoir le César du court métrage pour son deuxième film, C’est gratuit pour les filles co-réalisé avec Marie Amachoukeli. Ce succès leur permet de tourner avec Samuel Theis, Party Girl, projeté en ouverture d’Un Certain Regard à Cannes 2014 et qui en repartira primé du prix d’Ensemble et surtout sacré de la Caméra d’or.

L'interview de Claire Burger - Cine-Woman

Philippe d’Ornano de la Fondation Sisley, Claire Burger et son interprète Justine Lacroix

Le trio est depuis séparé. Claire Burger est la première des trois à avoir fini son film en solo – les autres vont suivre prochainement-. C’est ça l’amour confirme-t-il le talent révélé auparavant? Le film a déjà reçu le prix Feodora du meilleur film aux Venice Days de la Mostra 2018 et trois prix, dont le principal, aux Arcs Film Festival. En attendant qu’il sorte, le 27 mars 2019.

En tant que Femme de cinéma, vous succédez aux réalisatrices européennes Jasmila Zbanic, Lucie Borleteau, Malgorzata Szumowska et Iram Hacq. Pourtant, en recevant ce prix, vous ne sembliez pas très convaincue. Pourquoi ? 

Claire Burger : C’est un sujet complexe qui m’intéresse beaucoup et je revendique d’être complètement féministe. Mais, je n’oublie pas que c’est un combat juste et ancien dont je regrette l’opportunisme de ces derniers temps. Je sais toutefois que c’est une période à passer, qu’il faut avancer vers plus d’égalité mais cela me déplait d’être distinguée parce que femme. Et puis, je ne comprends pas très bien pourquoi c’est moi qui suis choisie alors que j’ai déjà la chance d’être régulièrement mise en avant.

Du coup, comment soutenez-vous cette cause ?

C.B : J’ai adhéré au Collectif 50/50 par principe et je suis entourée par ses militantes. C’est une cause qui m’est si chère que je ne veux pas la voir dévoyée. Ce qui implique donc de la défendre de manière responsable. J’ai d’ailleurs réfléchi avant d’accepter le prix de Femme de Cinéma. Les dirigeants des Arcs Film Festival ont su me convaincre en m’expliquant que ce prix n’était pas opportuniste, qu’il existait depuis cinq ans et en me racontant leur implication sur le sujet.

Etes-vous engagée par ailleurs?

C.B : Non mais j’ai compris en montrant mon film, C’est ça l’amour, au Maroc que c’était important de s’impliquer. Montrer un homme quitté par sa femme qui s’occupe de ses filles, une fille qui embrasse une fille et une ado assez libre dans sa sexualité, ça ne passe pas du tout là-bas. 

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Claire Burger reçoit le Prix Femme de cinéma 2018 des mains de Philippe d’Ornano de la Fondation Sisley. Elle est entourée de Pierre-Emmanuel Fleuratin et de Fabienne Silvestre – Bertocini, organisateurs des Arcs Film Festival.

Les réactions ont été compliquées. J’ai compris que je ne devais pas défendre cette cause avec des pincettes ! Qu’il restait beaucoup trop de choses à changer dans beaucoup d’endroits.

Vous prétendez avoir été très gâtée dans votre carrière de cinéaste. En quoi l’avez-vous été ?

C.B : J’ai eu la chance que chacun de mes films aient été distingués et donc de pouvoir monter le suivant dans un type de cinéma particulier, avec des non-professionnels qui jouent leur propre rôle, de mettre en vedette une inconnue vieillissante. Ce que je n’aurai jamais pu faire sans ces prix. Cela met aussi une certaine pression : j’ai toujours peur de ne pas confirmer ces débuts, qu’on se soit trompé sur mon compte…

C’est donc un poids d’avoir un parcours sans faute ?

C.B : J’ai raté mon permis de conduire ! Et l’on s’ennuie quand on se répète… j’ai longtemps hésité à faire Party girl, qui était, pour moi, une version longue de Forbach. Il s’agissait de la même famille mais racontée du point de vue des enfants et de Samuel Theis qui est mon ami. Finalement, c’était intéressant et réaliser à trois, avec Marie Amachoukeli, était une expérience de travail collectif très différente.

Justement, comment est-ce de travailler seule à nouveau ?

C.B : Pas si facile. Le regard porté sur notre travail en binôme puis en trinôme n’a pas été très tendre. On s’interrogeait : qui est le vrai réalisateur de la bande ? Il y avait une sorte de suspicion pour savoir si j’en étais capable. Finalement, j’ai réalisé C’est ça l’amour, Sam va bientôt faire un film, Marie aussi. 

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Claire Burger

Dans la pratique, c’est reposant de réaliser à trois – il y en a toujours un pour prendre le relais – et très drôle de travailler avec ses amis. Cette fois-ci, j’ai ressenti beaucoup de solitude, surtout à l’écriture. C’était long, éprouvant et dur de ne pas partager. Mais c’était convenu entre nous.

Quand l’avez-vous décidé ?

C.B : Avant même de réaliser Party girl. Et son succès a rendu la chose plus inquiétante : si on ne réussissait pas le film d’après, cela enlèverait la légitimité de notre travail collectif. Pourtant, je trouvais sain que chacun retrouve ses propres contours et trouve son chemin. Sam a écrit un très beau scénario, on se conseille beaucoup entre nous et il n’est pas exclu qu’on retravaille un jour ensemble.

Quand avez-vous pensé à écrire C’est ça l’amour ?

C.B : Pendant la promotion de Party Girl.

Ce film est un hommage à votre père…

C.B : Disons que c’est aussi un hommage à mon père. Mais, c’est d’abord, le fruit de vraies questions que je me posais sur l’amour.

Frida, la plus jeune des filles, c’est vous ?

C.B : Oui, c’est moi. Les personnages sont inspirées de ceux de ma famille dans une situation de crise violente et traumatisante pour tous. J’étais plus dure que Frida et mon père aussi. Le cinéma me sert souvent à réparer des choses et à les travailler pour les rendre telles j’aurais aimé qu’elles soient ou telles qu’elles pourraient être.

Dans votre film, on sent très bien que sa mère manque à Frida mais on ne sent pas de traumatisme particulier. Pourquoi ?

C.B : Mon projet n’était pas tant de raconter le traumatisme que la difficulté à essayer, à chercher une nouvelle voie pour réussir quelque chose de plus beau que la réalité. S’inspirer de la vie de gens que l’on connait ou leur faire jouer leur rôle donne une vraie responsabilité. Il est hors de question de faire des films/ règlements de compte. Si j’avais envie de plus de violence, je m’éloignerai beaucoup plus de l’histoire vraie des des gens…

La mère est quasiment absente, mais elle est dans toutes les têtes. Etait-ce perspicace de l’effacer comme vous l’avez fait ?

C.B : Finalement, c’est elle le sujet mais j’ai eu du mal à l’écrire. Jusqu’à présent, mes films n’adoptaient qu’un point de vue unique que je suivais en plus de manière très proche caméra à l’épaule. Comme je n’aime pas tellement les points de vue omniscients – c’est-à-dire du réalisateur -, j’avais d’abord opté pour celui du père.

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Justine Lacroix (Frida) et Bouli Lanners (le père) dans C’est ça l’amour de Claire Burger

Mais, celui de la petite me travaillait beaucoup. J’ai donc choisi de l’intégrer et finalement, celui de la grande-soeur aussi. Du coup, j’ai préféré écrire une variation sur le thème de l’amour et autour d’un même événement : le départ de la mère, la déflagration et la manière dont chacun le vit. Adopter un triple point de vue en plus de tout ce qui reste à gérer – la pièce de théâtre, le travail.. – ce n’était pas évident surtout que je n’ai pas étudié le scénario.

Vous tenez très bien le point de vie du père, de la petite, moins celui de la soeur, et et pas du tout celui de la mère.

C.B : C’est l’idée du scénario : qu’elle soit encore plus absente, qu’on sente le manque, qu’elle ne soit pas là. Au montage, j’ai remonté la scène où elle vient récupérer ses affaires. On ne pouvait pas en parler indéfiniment sans la voir. Et cela permet d’expliquer qu’elle est dans la fuite, qu’elle refuse de communiquer… Quant à la soeur, j’ai coupé trois ou quatre scènes au montage. Les histoires parallèles prenaient trop de temps et je préférais choisir la petite soeur.

Vous avez reconnu n’avoir filmé que des classes sociales du bas de l’échelle. Envisagez-vous un jour de filmer la bourgeoisie ?

C.B : C’est vrai que je ne l’ai jamais fait. Je viens de la classe moyenne inférieure, d’une région ouvrière où existe le sous-prolétariat. A Paris, je me suis confrontée à la bourgeoisie et j’essaierai probablement un jour d’en traiter. Mais, si je suis quelqu’un d’assez violent dans la vie, je ne le suis pas dans mes films. Ils sont pour moi un endroit de communication avec les autres, j’y suis donc plus sensible et plus généreuse. Si je fais un film sur la bourgeoisie, je ne la dénoncerai sans doute pas, j’essaierai au contraire de lui trouver quelque chose de beau.

A votre avis, est-ce cette beauté qui plait tant dans votre cinéma? Ou sa sincérité? Ses liens avec vos origines ?

C.B : Je ne sais pas mais je crois sincèrement faire un cinéma sincère. Le cinéma est tellement fabriqué que j’ai fait des choix qui n’allaient pas, sur le papier, vers la réussite. Peut-être a-t-on voulu encourager ce qui donne une illusion d’humilité.

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Claire Burger, femme de cinéma 2018, sur le tapis rouge entourée de l’équipe d’organisation des Arcs Film Festival

J’ai filmé des classes populaires, avec une mise en scène légère. Certains me reprochent ce naturalisme. D’autres sont sensibles au fait que je mette l’acteur au centre, dans des histoires simples, des scénarios sans rebondissements, que j’aille chercher l’émotion dans la vie de tous les jours. C’est peut-être cela que les gens encouragent gentiment.

Allez-vous continuer dans cette veine ?

C.B: Au début j’avais l’impression qu’on attendait de moi un discours politique autour de mes films. Et je le fournissais un peu en revendiquant de ne tourner qu’avec des non-professionnels par exemple. Désormais, je n’ai plus trop envie de ce genre de discours. Je ne sais pas vers où je veux aller mais je voudrais que ça reste un domaine d’exploration.

Justement, pour la première fois, vous avez travaillé avec des acteurs professionnels : Bouli Lanners et  Antonia Buresi.

C.B Sans basculer dans un cinéma non réaliste, j’ai effectivement travaillé différemment : les acteurs n’étaient plus dans l’improvisation, les dialogues étaient écrits, il y avait deux acteurs professionnels … et cette compagnie de théâtre, Atlas, qui donnait au scénario une contrainte de temps idéale.

Et tourner à Forbach, est-ce incontournable ?

C.B : A chaque fois, je me dis que c’est la dernière fois. Pourtant, j’y retourne toujours. Cela fait 20 ans que j’en suis partie et le Forbach dont je parle n’existe plus. Ce sont mes souvenirs, mon univers mental. Il est sans doute temps d’aller ailleurs.

Quels rêves de cinéma avez-vous ?

C.B : J’en ai beaucoup ! J’aurais adoré faire un film de science-fiction, de vampires… qui sont loin mon cinéma actuel. Si on me laisse la possibilité de continuer et de m’aventurer, je ferai peut-être un film de vampires avec des non-professionnels. Ça ne sera pas insincère, plutôt une forme de recherche.

Votre réalisation de C’est ça l’amour brille par la place que vous réservez à la musique et à sa variété. Pourquoi ce choix ?

C.B : Tout d’abord c’est la musique que j’écoute et je pourrais passer des heures à vous expliquer pourquoi j’ai choisi ces morceaux-là. Surtout, mon père a toujours été avide de culture. Ils nous a traînées très jeunes, dans les musées, les expos, les concerts à un rythme effréné. Petite, je trouvais ça pénible. Mais rendre hommage à mon père, c’est aussi aborder cet aspect-là. Et si je suis cinéaste aujourd’hui, c’est probablement grâce à cela.

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Sarah Henochberg (Niki), Bouli Lanners (le père) et Justine Lacroix (Frida) dans C’est ça l’amour de Claire Burger

Lui adore la musique et soigner la bande-son me permettait de rendre compte de sa sensibilité. Concernant le choix des morceaux, j’avais envie de musique classique et de la rendre à la classe moyenne, à des gens qui, comme lui, travaillent et ont un besoin de culture pour affronter la vie. Pas à la grande bourgeoisie parisienne qui s’en sert comme un marqueur de classe sociale.

Comment avez-vous choisi les morceaux ?

C;B : Le film est une variation autour de l’amour. J’ai opté pour une sorte de  polyphonie (corse, de la musique classique, de la chorale, des voix de mezzo …) pour que chacun trouve sa voix et s’accorde.

Finalement, c’est quoi l’amour ?

C.B : Je ne sais pas très bien ce qu’est l’amour, mais c’est peut-être de trouver une harmonie alors qu’on chante pas ni tout à fait la même chose, ni dans le même ton. Ça ne sonne pas toujours très bien mais, à un moment donné, quelque chose a lieu et cette polyphonie résonne !

Propos recueillis par Véronique Le Bris durant le 10e Arcs Film Festival, en décembre 2018.
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