Ida Panahandeh

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« Mon film réfléchit à la naissance d’un amour chez une femme qui n’est pas complètement libre », prétend Ida Panahandeh, la jeune réalisatrice iranienne de Nahid. Rencontre avec un nouveau talent à suivre.

Une cinéaste de l’amour

Après trois documentaires et deux fictions TV, Ida Panahandeh entre par la grande porte dans le cinéma de fiction. Nahid, son premier film, a justement remporté le Prix de l’avenir au Festival de Cannes 2015, en suivant avec subtilité les affres d’un amour naissant en Iran aujourd’hui, contrarié par un passé mal réglé.

Ida Panahandeh

La réalisatrice iranienne Ida Panahandeh

Ida Panahandeh, pourquoi avoir situé votre film dans une petite ville portuaire du nord de l’Iran ?

Ida Panahandeh : L’histoire de Nahid ne pouvait se passer que dans une petite ville. Il fallait qu’on ait cette impression qu’elle est cernée, qu’elle ne peut pas évoluer librement, qu’elle se sente observée, jugée par des critères moraux. Mais, il fallait aussi que les traditions ne sont pas trop pesantes. Le Nord de l’Iran à la réputation d’être plus modéré. Il offrait donc un arrière plan culturel propice.

A Téhéran, la loi sur le divorce et la garde d’enfant est-elle différente ?

Non, les enjeux sur Nahid auraient été les mêmes, c’est le regard de la société qui aurait été différent, plus libre.

De qui le personnage de Nahid est-elle inspirée ?

C’est un composite entre ma mère, moi et mon imagination. Comme chacun des personnages du film. Je suis mariée. Ma mère a été veuve très tôt. A 34 ans, elle a vécu selon des valeurs morales qui l’ont aliénée, sans essayer de s’en libérer car elle y croyait profondément. Pour elle, se retrouver veuve équivalait à consacrer sa vie entière à ses enfants et à se sacrifier en tant que femme, à vivre toute sa vie sans amour, alors qu’elle aurait pu se remarier.

 Une séparation d’Asghar Farhadi, Nahid parlent du divorce. Est-ce un phénomène courant en Iran ?

Aucun des deux ne traitent de la question du divorce. C’est un prétexte pour parler de la condition humaine. Mon film réfléchit à la naissance d’un amour chez une femme qui n’est pas complètement libre. Quels sont les dilemmes, les difficultés, les hésitations face auxquelles elle se retrouve quand elle sent cet amour grandir en elle ? Le divorce ou la garde de l’enfant sont des problèmes annexes. En Iran, le divorce est courant. On divorce aussi facilement qu’on se marie.

Sareh Bayat (Nahid) etPejman Bazeghi (Massoud) dans Nahid d'Ida Panahandeh

Pourquoi Nahid ment-elle à Massoud, puisqu’il sait qu’elle a un enfant et donc eu une vie avant lui ?

Je ne pense pas qu’elle mente mais elle vit dans un telle insécurité que le fait qu’un homme comme Massoud s’intéresse à elle, veuille une relation durable et l’épouser est pour elle une chose inespérée, de l’ordre du miracle. Elle pense que c’est trop beau pour être vrai. Elle manque de confiance en elle et ne sait pas ce qu’elle peut faire de sa vie. Elle essaie donc de préserver par une sorte de dissimulation, d’opacité face ce qu’elle croit être un bonheur très furtif. Elle pense qu’en se montrant telle qu’est est, en s’exposant avec ses problèmes, elle peut le perdre.

En lui mentant, elle augmente ce risque !

Oui, mais elle n’est pas raisonnable, elle ne calcule pas : elle vit l’instant, car elle ne peut pas croire en un enchainement heureux et rationnel des choses, Elle accepte donc la bague que lui offre Massoud et paie son loyer du mois avec. Elle a envie d’un canapé rouge et part l’acheter. Elle prend ce que le présent a de meilleur à lui donner.

Est-elle comme ça à cause de l’échec de son mariage précédent ?

Peut-être ! Mais, un couple bancal aurait pu être rattrapé par une famille qui la soutient, la protège. Elle n’a rien de tout ça, elle est vraiment seule.

Comment a-t-elle pu tomber amoureuse de deux hommes si différents ?

Elle n’a jamais aimé le premier. Ils sont cousins et ont été mariés par leurs familles très tôt. Ce qui est courant en Iran et une très mauvaise chose. Eux étaient complètement immatures au moment de leur mariage et ils le sont encore. Ni l’un, ni l’autre n’a une vie responsable. Seul, Massoud assume une vie d’adulte. Ce serait  rassurant pour Nahid de pouvoir se reposer sur lui. Il incarne une raison, une responsabilité, une sérénité qu’elle ne peut pas manquer d’aimer et d’aspirer à être aimer par un homme comme lui.

Sareh Bayat dans Nahid d'Ida Panahandeh

La rencontre entre Nahid et Massoud n’est pas dans le film. Comment l’avez-vous imaginée ?

Je ne vous donnerai pas ma version. Ce qui m’intéresse plus c’est que chaque spectateur/spectatrice l’imagine.

Votre film fait état de la possibilité d’un mariage temporaire. Est-ce courant ?

C’est une pratique ancienne, revenue à la mode avec le retour de la charria, dont on fait un usage de convenance mais qui n’est pas très courant. Aujourd’hui, elle est mal vue car elle réprime les droits de la femme. Dans les grandes villes, l’union libre est illégale mais monnaie courante. Avant d’avoir des enfants.

Pour vous, Ida Panahandeh, est-ce hypocrite ou juste pratique ?

Dans les petites villes où la réputation et le regard de la société sont plus pesants, c’est un moyen très commode de rester dans la légalité tout en ayant des relations provisoires.

Nahid est votre premier film. De quoi parlera le prochain ?

Des femmes et de l’amour. Nahid est mon premier long métrage de fiction, mais j’ai réalisé beaucoup de courts-métrages, trois documentaires et deux fictions TV. Mais, j’ai toujours eu le désir de raconter des histoires.

Sareh Bayat (Nahid) et Pejman Bazeghi (Massoud) dans Nahid d'Ida Panahandeh

Quelle place avez-vous en tant que réalisatrice dans le cinéma iranien ?

Je laisse cela aux analystes et aux historiens. Mais, je m’inscris dans notre longue tradition de cinéma social, porté par Rakhshan Bani-Etemad, une très grande cinéaste iranienne intéressée par le statut de la femme ou par des documentaristes très actives, peu connues en France.

C’est votre première venue à Paris. Quelle est votre impression ?

Je connaissais Paris par la littérature, par Romain Rolland, Zola, Balzac, Baudelaire…, par le cinéma de la Nouvelle Vague. Je m’attendais à ce noir et blanc, à ce mystère, à reconnaître les rues qu’avaient arpentées Picasso, Bunuel, Proust. Je n’ai rien trouvé de tout ça ! Paris est une capitale européenne comme une autre. Je suis déçue.

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© Habib Madjidi

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