Be natural : l’histoire cachée d’Alice Guy-Blaché

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Be natural, l’histoire cachée d’Alice Guy-Blaché, le documentaire de l’américaine Pamela B. Green, sort enfin le 22 juin 2020 sur les écran français. Ultime étape d’un parcours parsemé d’embûches.

A la recherche d’Alice Guy

La première fois que Be natural de Pamela B. Green a été montré en France, c’était  au 71e Festival de Cannes dans la sélection   Cannes Classics, le vendredi 11 mai 2018. La deuxième au Festival de Deauville 2018. Puis plus rien. A l’époque, le film s’intitulait encore L’histoire inédite d’Alice Guy-Blaché. A Cannes, la projection unique n’était pas pleine. Et cet intérêt timide confirme le peu de cas que le cinéma français apporte à la première réalisatrice au monde, décédée en 1968, il y a 52 ans.

Be natural : l'histoire cachée d'Alice Guy-Blaché - Cine-Woman

Alice Guy au centre sur un tournage dans un décor naturel

Depuis, le temps a passé et la notoriété d’Alice Guy a gagné du terrain, en partie grâce au Prix qui porte son nom. Et la place des femmes dans le cinéma est devenue un débat récurrent. Le distributeur Splendor Films spécialisé dans le cinéma de patrimoine, a fini par en acquérir les droits pour la France.  Mais là encore, Alice Guy a joué de malchance puisque la sortie initiale, décalée plusieurs fois et finalement fixée au 18 mars 2020, a été anéantie par le confinement. Rebaptisé L’histoire cachée d’Alice Guy-Blaché et raccourci d’une bonne vingtaine de minute par rapport à la version cannoise – pour le meilleur d’ailleurs-, Be natural s’invite enfin dans les salles de cinéma françaises le jour même de leur réouverture post-Covid, soit le 22 juin 2020.

Dix ans de travail

Cette critique date de la première vision, en mai 2018.  Si l’essentiel reste vrai, la version raccourcie offre paradoxalement une vision plus apaisée qui s’attarde plus sur la vie d’Alice Guy et sur son effacement que sur la mise en scène des recherches menées par Pamela B. Green (texte initial en italique). Et c’est beaucoup mieux comme cela.

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Alice Guy de profil sur un tournage

Il a fallu huit ans à Pamela B. Green pour réaliser le film qu’elle dédie à celle qui a inventé le cinéma d’aujourd’hui. Huit ans d’enquêtes, entre la France et les Etats-Unis, à la recherche d’indices, de films, de documents qui lui permettraient de comprendre pourquoi Alice Guy (Alice Guy-Blaché aux Etats-Unis) l’une des pionnières les plus importantes du cinéma a été ainsi effacée de l’histoire.

Qui connaît Alice Guy? 

Ce documentaire au montage (trop) dynamique retrace justement cette enquête après avoir expédié les grandes lignes de la vie d’Alice Guy. Et cela avec force documents de famille inédits : les photos de ses parents, de sa famille et de son parcours dans le cinéma, c’est-à-dire de sa naissance en 1873 jusqu’à son  dernier film en 1920. Cette partie biographique résumée dans le premier quart d’heure, Pamela B. Green tente de comprendre pourquoi depuis, l’histoire du cinéma a oublié, sinon effacé Alice Guy.

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L’actrice Bessie Love à gauche, et sous l’ombrelle, la réalisatrice Alice Guy

Elle le fait simplement mais avec force de témoignages, réunis sur un mur d’images. « Qui connait Alice Guy ? » , s’enquiert Pamela B. Green auprès de tant de réalisateurs, historiens du cinéma d’aujourd’hui. La plupart l’ignore ou l’ignorait il y a peu. Et c’est donc la justification à cette vaste enquête qui va lui faire parcourir les Etats-Unis et l’Europe à la recherche d’indices, de révélations et donc à terme, d’une prochaine réhabilitation. A noter que Be Natural était une injonction d’Alice Guy à ses acteurs.

Double regard

Cette quête sur-réalisée avec des cartes, des coups de téléphone enregistrés et, plus intéressant, de documents inédits dévoilés – le carnet d’adresse d’Alice Guy et quelques effets personnels conservés au MOMA de New York – traite des trois grandes époques de la vie de la première cinéaste. Ses débuts de réalisatrice en France qu’elle raconte elle-même (dans un documentaire) sont abordés. Ce qui est évidemment bienvenu et touchant. En plus, Alice Guy est tellement pleine d’esprit et pétillante que c’est un régal. Puis sa carrière aux Etats-Unis au sein de son studio de production, la Solax, et enfin l’effacement orchestré de cette pionnière de l’Histoire du cinéma.

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Alice Guy, un scénario à la main, sur un de ses tournages

Be Natural renseigne peu sur la partie française qui a déjà été traitée et est plus facilement disponible ici. En revanche, les documents de la partie américaine sont, pour nous, souvent inédits. Pamela B. Green parvient à les regrouper alors qu’ils sont éparpillés dans tout le pays, sur des supports différents. Ce double point de vue, français et américain, est vraiment passionnant. On y découvre des films d’Alice Guy difficiles à voir ici (ce qui n’est plus le cas depuis qu’un coffret DVD sur les Pionières du cinéma a été édité par Lobster Films) en percevant la manière dont son travail de réalisatrice à évoluer. Les extraits de ses films sont extraordinaires. On y voit d’emblée la force de son regard, sa modernité, ses talents d’immense cinéaste. Un vrai régal !

Une somme sur Alice Guy

Pamela B. Green se perd ensuite dans ses recherches – elle insiste sur une branche familiale locale (les Pin)  dont on saisit mal l’intérêt. Puis elle bascule dans sa troisième et dernière partie : une tentative d’explications de la disparition de la première cinéaste de l’Histoire du cinéma. Plus démonstrative, moins surprenante même si Pamela B. Green met en évidence les multiples raisons qui y ont contribué, elle ne met jamais sa langue dans sa poche et égratigne au passage Léon Gaumont, Henri Langlois et la Cinémathèque Française, les institutions, les mensonges véhiculés etc… C’est courageux et pertinent quand on sait combien il est toujours aussi difficile de voir, aujourd’hui encore les films pourtant géniaux d’Alice Guy.

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Une scène de Scarlet Woman réalisé par Alice Guy en 1916

Le film co-produit par Robert Redford ou Hugh Hefner (!) est raconté par la très francophile Jodie Foster. Ce qui lui donne une élégance incontestable. Il pêche par excès d‘informations, de témoignages (une quarantaine au bas mot). Il mériterait d’être vu plusieurs fois (pour avoir le temps d’ingurgiter tout ça). Cela reste néanmoins une somme considérable sur Alice Guy, sur sa contribution au cinéma, sans faux pas et avec un engagement pour la défendre grandement méritoire. Il aurait même permis de retrouver quelques films d’Alice Guy. Et ce n’est pas la moindre de ses qualités.

Documentaire de Pamela B. Green, raconté par Jodie Foster

2018 – Etats-Unis – 2h

Be natural : the untold story of Alice Guy-Blaché de Pamela B. Green était présenté le 11 mai 2018 dans le cadre de Cannes Classics. Il est sorti aux Etats-Unis en décembre 2018. Grâce à Splendor Films, Be Natural : l’histoire cachée d’Alice Guy-Blaché participera à la réouverture post-Covid des salles de cinéma, le lundi 22 juin 2020.

Lire aussi les interviews de la narratrice et productrice Jodie Foster et de la réalisatrice Pamela B. Green

© Splendor Films

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