L’interview de Vérane Frédiani

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Ancienne journaliste et présentatrice du Journal du cinéma sur Canal+, Vérane Frédiani s’est depuis longtemps reconvertie dans la distribution puis dans la production. A la recherche des femmes chefs est son premier long métrage. Elle a choisit de réaliser un documentaire sur la place des femmes dans la gastronomie. 

« Si la France ne veut pas être complètement larguée en gastronomie, elle va devoir mettre les femmes en avant »

De Londres, où elle habite depuis un an et demi, la réalisatrice Vérane Frédiani avoue avoir un point de vue renouvelé. Déménager à « donner du dynamisme à ses envies », prétend-elle. C’est sans doute ce qui lui a permis de mener à bien ce documentaire sur les femmes chefs avec un recul salvateur.

L'Interview de Vérane Frédiani - Cine-Woman

Vérane Frédiani, la réalisatrice

Comment l’idée lui en est venue ? Progressivement. En tout cas, sa prise de parole est enrichissante et dans la même lignée que celle de Cine-Woman. A la recherche des femmes chefs a pour but de valoriser le travail des femmes, en cuisine cette fois. Mais, le parallèle avec le cinéma n’est jamais loin.

Pourquoi avoir consacré votre premier documentaire à la place des femmes dans la gastronomie ?

Vérane Frédiani : Je suis partie avec l’idée de faire une sorte de constat social des femmes dans le monde du travail. Du genre : « Regardez ce que l’on vit au quotidien, on n’en peut plus !». Mais je savais qu’en le traitant comme ça, je n’intéresserais personne. Même pas les femmes. Il fallait que je trouve un sujet plus fédérateur.

Pourquoi la gastronomie ?

Parce qu’on en est tous consommateur. J’avais d’abord pensé à la mode, mais il est très difficile de faire parler les gens du milieu et la pression publicitaire est trop forte pour les diffuseurs. Et puis, j’avais déjà des contacts dans la gastronomie. Pas ceux que je voulais mais j’en avais quelques uns. Surtout je pouvais montrer Steak (R)évolution, le film de Frank Ribière, mon mari, même si mon angle était différent. Je voulais mettre en-avant les talents et la personnalité des femmes dans ce secteur très masculin. Or, on n’en connait pas ou très peu.

Comment avez-vous procédé ?

Progressivement. En présentant Steak (R)evolution au Festival de San Sebastian, j’ai pris conscience que nous en avions rencontrées très peu lors du tournage. Et que celles que nous avions rencontrées se mettaient très peu en avant. J’ai décidé de partir à leur rencontre. A la recherche des femmes chefs est né de cette quête.

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Une assiette signée Adeline Grattard, une spécialiste de la haute cuisine sino-française installée à Paris

Au début, je me suis dit : « On les voit pas, il ne doit pas en avoir tant que ça ». Mais, j’ai découvert que ce n’était pas le problème. Qu’elles sont nombreuses, au contraire, mais qu’on ne les voit pas, parce qu’elles font peu de marketing, de communication, qu’elles ne participent pas aux réseaux professionnels. C’est en menant les interviews que les problèmes me sont apparus. Au fur et à mesure. Elles ne se mettent pas en avant, ne sont pas féministes. Elles ont encore besoin de légitimer leur position en cuisine, d’arriver à être sûre d’elles-mêmes. Leur combat est encore intérieur.

Pourquoi ne sont-elles pas féministes, à votre avis, Vérane Frédiani ?

A vrai dire, elles le sont sans le revendiquer puisqu’elles donnent l’exemple. Elles ont du mal à se lancer dans la bataille mais elles comprenaient ma démarche de les mettre en avant.

Quelle est la première à vous avoir ouvert sa porte ?

J’ai commencé à filmer une réunion de chefs hommes et femmes en Chine que je n’ai finalement pas gardée au montage. Ensuite, je suis allée dans des meetings professionnels. Ce qui m’a permis de commencer à rencontrer ces femmes chefs et de comprendre comment elles fonctionnent.

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Street food en Chine

Comme elles étaient rares dans ces concours internationaux, je suis allée voir les écoles. Là, elles étaient très nombreuses. J’ai compris qu’elles étaient mal représentées mais qu’il restait plus facile de les approcher dans ces grands événements que dans leur cuisine où elles n’ont pas de temps.

Avez-vous établi une liste de critères ?

Vérane Frédiani : Non. J’ai commencé par faire une liste des plus connues, «les étoilées ». Mais, en me limitant à elles, je savais que je tournerais vite en rond. Et ce n’était pas ce que je voulais raconter. Au contraire, je tenais à montrer les différentes étapes d’une carrière, que les jeunes arrivent avec moins d’états d’âme et un esprit plus libéré. J’ai essayé de montrer différentes étapes, dans différents pays et toujours avec des parcours de combattantes, pour donner envie aux autres de combattre.

Vous avez aussi filmé des hommes.

Ah oui ! Parce que je voulais aussi montrer la réalité. J’ai gardé les témoignages de ceux qui ont été sincères et authentiques. Et je tiens à les remercier. J’avais besoin de leur parole, qu’elle fasse tilt et que le spectateur se dise : « c’est impossible de dire ça ! »

Les femmes chefs prennent-elles plus leur place, aujourd’hui ?

Ca bouge à l’international. Donc, si la France ne veut pas être complètement larguée en gastronomie, elle va devoir s’adapter et mettre les femmes en avant. C’est déjà le cas en Angleterre, au Canada, en Argentine, dans les pays où la gastronomie est plus récente. Surtout dans le milieu du vin. En France, c’est un problème majeur. Le musée de la gastronomie qui doit ouvrir en 2018 à Lyon n’a par exemple pas prévu de baptiser une de ses salles Eugénie Brazier

Comme dans le cinéma, il manque une volonté politique.

Il n’y a ni volonté politique, ni réelle stratégie. Mais, ça commence à bouger. Il existe un forum annuel qui réunit 300 à 400 femmes (et est aussi ouvert aux hommes), une nouvelle association en France. Mais, c’est compliqué. Il y a peu d’informations, même sur internet.

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Jacotte Brazier et Renée Richard, deux héritières de la gastronomie lyonnaise

L’histoire des femmes dans la gastronomie française est à écrire, par exemple. Non seulement l’histoire les efface mais elles n’écrivent même pas leur propre histoire. Les livres ne sont pas réédités. Et financer un film sur les femmes est tellement compliqué ! « Il n’y a pas de sujet » m’a-t-on dit.

Avez-vous eu connaissance d’initiatives internationales porteuses ?

Les canadiennes ont remporté plusieurs concours de sommellerie en se regroupant pour les préparer. L’Argentine a payé les déplacements de Paz Levinson, sa sommelière vedette, afin qu’elle puisse participer aux compétitions et ainsi être reconnue dans le monde entier. Le pays mise sur elle puisqu’elle le représente. Ca manque aussi de solidarité féminine, même si le film en a un peu provoqué. Ce qui est une très bonne nouvelle. Quand Anne-Sophie Pic l’a vu, elle a tout de suite contacté Paz Levinson pour lui proposer de travailler ensemble. On a besoin de ces synergies, de ces solidarités.

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Anne-Sophie Pic en cuisine

Après avoir goûté, trouvez-vous que la cuisine des femmes est différente de celle des hommes chefs ?

Non. Mais, j’ai évité d’en parler pour ne pas me lancer des considérations critiquables. Je n’ai pas non plus abordé le sujet de la violence en cuisine.

Avez-vous essuyé des refus ?

Non. Mais, il a parfois fallu convaincre de l’utilité d’être dans un tel film. Comme elles sont très sous-représentées, elles étaient même impatientes. Mais, il faut faire l’effort d’aller vers elles et leur faciliter la tâche. Elles sont moins bien organisées que les hommes et délèguent moins. Elles ont moins d’assistants, moins d’argent pour déléguer. Le plus simple est de le rencontrer lors de leurs déplacements. Ce qui n’est pas adapté au monde d’aujourd’hui.

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L’Ecole Cordon bleu

Leur moindre renommée les pénalise-t-elle économiquement ?

Si elles gagnaient mieux leur vie ou étaient mieux financées, elles auraient une équipe plus à même de les remplacer quand elles ont besoin de s’absenter. Certaines mériteraient d’avoir des soutiens financiers qui croient en elles et leur permettent de s’envoler, de communiquer plus, de rêver plus grand. Si elles étaient plus connues et remportaient des prix, les investisseurs s’intéresseraient à elles.

Les clientes de leurs restaurants peuvent-elles être une solution ?

Vérane Frédiani : Pourquoi pas si les femmes payent leur addition et si elles ne sont plus obsédées par les régimes ?A Londres, il arrive de voir des tables de femmes qui acceptent de dépenser 100€ chacune et de s’acheter une bonne bouteille de vin. C’est beaucoup plus rare en France.

Selon vous, la France reste-t-elle un pays leader de la gastronomie ?

C’est justement le sujet de mon prochain film ! Après avoir révolutionné la gastronomie avec la Nouvelle Cuisine, la France s’est endormie sur ses lauriers. On a commencé à manger mal, à s’industrialiser quand les autres amélioraient leurs produits locaux et leurs recettes. Aujourd’hui, l’étranger nous réveille et sauve la gastronomie parisienne. Mais on manque de curiosité. Qui est conscient aujourd’hui de la qualité de la cuisine espagnole par exemple ?

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Carolina Bazan, une chef chilienne

La gastronomie est un vrai enjeu économique, un outil marketing pour un pays. C’est important qu’il y ait une volonté politique pour la défendre.

Le parallèle avec le cinéma est confondant. Pourquoi lui avoir préféré la gastronomie alors que le cinéma est votre spécialité ?

Vérane Frédiani : Parce que Julie Gayet l’avait déjà fait avec Cinéast(e)s. Parce que je n’aime pas la façon dont la France se positionne sur le sujet. On met toujours en avant notre place de leader. Mais je constate qu’on cantonne les réalisatrices à un type de films, à de petits budgets. En plus, il y a une problématique franco-française sur la représentation de la femme au cinéma : des scènes de douche inutiles, des idées toutes faites et idiotes qui veulent qu’une femme ne peut avoir envie de changer de vie que si son mari la trompe ou la largue.

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Bande de filles de Céline Sciamma

Je suis enragée à propos de La Vie d’Adèle par exemple. Un film qui se résume à deux grandes scènes de cul filmées par un homme pour des hommes sans rien raconter des états d’âme des jeunes filles à cet âge-là. Bien moins que ce que raconte Bande de filles de Céline Sciamma ou Respire de Mélanie Laurent. Là, je me reconnais. Dans cette façon d’admirer une fille qui réussit mieux que moi à être une femme, dans cette quête, cette recherche. Mais, comme dans la gastronomie, il n’y a aucune volonté politique pour que ça change. Ce qui se fait pourtant ailleurs. C’est dommage et inefficace car promouvoir les femmes, porter leurs projets mettraient en place une spirale vertueuse qui contribuerait à améliorer la qualité de tous les films.

© La Ferme Productions

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