Jean-François Rauger

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Mais pourquoi la Cinémathèque Française honore-t-elle si peu les femmes de cinéma? Jean-François Rauger, son programmateur répond à Cine-Woman.

« Ma programmation est masculine parce que subjective »

Jean-François Rauger, directeur de la programmation de la Cinémathèque Française

Jean-François Rauger, directeur de la programmation de la Cinémathèque Française

La programmation de la Cinémathèque Française a la réputation d’oublier les femmes. Une seule sera honorée durant la saison 2015/2016 : Annett Wolf, une réalisatrice danoise parfaitement inconnue en France. Alors pourquoi elle, et est-ce un choix délibéré ? Jean-François Rauger, son directeur de la programmation, a accepté de nous en parler. Il nous explique sa ligne tout en semblant prendre conscience, au fur et à mesure, que ses choix pourraient être plus féminins.

D’après les archives du site web, sur les 500 rétrospectives programmées depuis 10 ans, une trentaine seulement a été consacrée à des femmes. Pourquoi si peu ?

Jean-François Rauger : Il faudrait comparer ces statistiques à celles de l’histoire du cinéma. Et puis, vous prenez quoi comme femmes ? Des actrices, des réalisatrices ?

Toutes, comme pour les hommes, puisque vous faites aussi des monographies d’acteurs.

Alors, il faut nuancer. C’est vrai que parmi les réalisateurs, les hommes sont dominants mais je n’y suis pour rien. On peut incriminer un système qui a fait la part belle aux hommes, qui a réduit les femmes aux rôles d’actrices et qui leur a nié des capacités de création, de réalisation. Mais, notre programmation ne fait alors que refléter l’état général du cinéma.

Il y a eu 8 monographies de réalisatrices – N. Kawase, C. Han, J. Bertho, C. Roussopoulos, C. Pascal, I. Lupino, C. Breillat et A. Wolf…  – les autres concernent des actrices.

Je veux bien prendre un responsabilité là-dedans, mais comme je travaille ici depuis 20 ans et je me souviens des rétrospectives Agnès Varda, Marguerite Duras… Elles sont venues avant.

Jack Lemmon par Annett Wolf

Jack Lemmon par Annett Wolf

Pourquoi Annett Wolf dont Serge Toubiana a précisé, en présentant la saison 2015-2016,  qu’il n’en avait jamais entendu parler ! Sur quels critères l’avez-vous retenue ?

J’ai vu quelques images qu’elle avait tournées et les ai trouvées magnifiques ! J’ai eu envie de voir ses films et de les montrer. Les images du tournage du film sur Jerry Lewis sont extraordinaires. Elle a fait des documentaires sur des chanteurs, des réalisateurs avec de nombreux entretiens et ils sont passionnants. Savoir si c’est un homme ou une femme qui les a réalisés est secondaire. C’est la qualité et la rareté des images qu’elle a ramenées qui comptent.

Cette rétrospective répond à votre mission de découverte ?

Exactement !

Ses films ont-ils été difficiles à trouver ?

Ce sont des films de TV ou des documentaires en 16mm qui n’ont pas connu de sortie en salle et qui ne sont pas dans le système industriel de distribution des films. Mais, on va réussir à montrer 24 de ses 150 films.

Jacques Brel par Annett Wolf

Jacques Brel par Annett Wolf

Est-ce si difficile de trouver une autre femme à programmer ?

C’est la seule mais nous préparons aussi, pour l’été 2016, un programme sur le mélodrame. Ce sont des films produits pour un public féminin, comme les westerns l’étaient pour les hommes et les jeunes. Cela ne veut pas dire que ce sont des films faits par des femmes, même s’il y a quelques réalisatrices. Et la question qu’on nous nous posons avec cette programmation est : « y a-t-il un woman picture français ? ». Je n’ai pas pas encore la réponse, je continue à voir beaucoup de films pour répondre aussi à cette deuxième question : « peut-on comparer le mélodrame français et américain ou italien ? ».

Votre programmation, Jean-François Rauger, est-elle masculine parce que votre public est masculin ?

Non, elle est masculine parce qu’elle est subjective. Une programmation est une sélection de films, qui en montre certains mais cache tous ceux qu’elle ne montre pas. Elle est masculine parce qu’elle reflète mes gouts, ceux des gens qui travaillent avec moi et qui sont des hommes, même si dans mon équipe il y a des femmes dont la sensibilité compte aussi. Ce qui compte, c’est le désir de montrer des films et des images de qualité. Quant à savoir s’ils ont été tournées par des hommes ou par de femmes, je n’ai jamais réfléchi en ces termes-là.

Bien sûr parce que personne ne réfléchit comme ça ! Mais, cela ne change rien au problème.

Mais, faut-il montrer de mauvais films faits par des femmes parce qu’ils sont faits par des femmes au détriment de bons films faits par des hommes ? Le contraire est aussi injuste. Le critère est la qualité. Mais, en matière de production, on est tributaire de ce qu’a été l’histoire du cinéma qui est majoritairement masculine. Il y a eu peu de productrices femmes, mais nous avons rendu hommage à Mag Bogard, la productrice de Jacques Demy. C’est le reflet de l’histoire du cinéma, même si je reconnais qu’il y a aussi de la subjectivité.

C’est vrai. Mais, justement que garde-t-on de l’Histoire ? On tourne en rond…

A vrai dire, je n’ai pas l’impression que l’on ait oublié des femmes. Nous avons fait une rétrospective Alice Guy, il y a un petit moment, On réfléchit à en consacrer une à la réalisatrice hollywoodienne Dorothy Arzner, par exemple.

Prenons le problème autrement. Comment, sur les 2000 films par an, peut-on augmenter la part des films de femmes ?

A travers des thématiques, par exemple, ce que nous faisons peu et que je regrette. Je voudrais développer des programmations transversales sur des idées, des concepts qui ont traversé l’histoire du cinéma et dont on verrait l’évolution de manière phénoménologique. Mais attention, la question du genre n’est pas une thématique qui m’intéresse.

Exposition sur les scriptes jusqu'au 23 juin 2016 à la Cinémathèque française

Exposition sur les scriptes jusqu’au 23 juin 2016

En étudiant votre public, on s’aperçoit qu’il est plus féminin pour les expositions et plus masculin concernant les films. Comment l’expliquez-vous ?

Sans doute parce que ce sont des pratiques, des consommations artistiques différentes, mais je ne sais pas pourquoi les hommes et les femmes n’ont pas les mêmes. Est-ce une question de gestion de son temps ? Contrairement au film, l’exposition, c’est du temps qu’on maitrise. On y va quand on veut, pour une durée qu’on détermine soi-même. Ce que je sais c’est que la cinéphilie a longtemps été très masculine, mais jamais exclusivement et qu’elle se féminise de plus en plus, même si cela évolue lentement. Alors que les expositions sont un phénomène plus récent, donc peut-être plus ouvert aux femmes.

Selon les statistiques du CNC, ce sont les femmes qui font le succès des films classés art et d’essai. Alors, pourquoi ne viennent-elles pas à la Cinémathèque ?

Jean-François Rauger : Je n’ai pas de réponse à ça, sinon que la cinéphilie, le goût pour l’histoire du cinéma et le cinéma de répertoire, sont très largement masculins. Les hommes aiment collectionner les films, leur regard a été façonné par le cinéma hollywoodien, leurs fantasmes entretenus par les stars etc. Et c’est une pratique qui met du temps à évoluer.

Justement, réfléchissez-vous à des formules innovantes pour attirer plus de femmes dans vos salles ? En accompagnant les films par exemple…

Vous voulez plus de pédagogie ? D’accord, car elle permet d’élargir le public au-delà de la cinéphilie, et plus notre public sera large, plus il y a de chances pour que le pourcentage de spectatrices augmente. Nous devons accentuer ce travail de transmission, d’explications de l’histoire du cinéma par des débats, des conférences, des présentations… qui attirent, c’est vrai, plus de femmes.

Joan Crawford

Joan Crawford

Quelles sont les prochaines monographies féminines sur lesquelles vous travaillez ?

La réalisatrice Dorothy Arzner, Charlotte Gainsbourg. Sophia Loren et Olivia de Havilland sont invitées mais elles ne répondent pas.. On pense aussi à Joan Crawford pour qui Hollywood a construit un modèle féminin. Et Jane Campion, bien sûr.

Propos recueillis par Véronique Le Bris

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