L’Interview de Danielle Arbid et Laetitia Dosch

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La réalisatrice Danielle Arbid et son actrice Laetitia Dosch ont adapté et donné corps à Passion Simple d’Annie Ernaux. Sylvie-Noëlle, envoyée spéciale de Cine-Woman au FIFIB 2020, les a rencontrées.

« Raconter la chance de tomber amoureux, c’est la lumière »

Passion simple de Danielle Arbib avait été présenté au FIFIB 2020. A cette occasion, la réalisatrice s’est exprimée sur son travail d’adaptation du roman d’Annie Ernauxle cinéma au féminin et son interprète principale Laetitia Dosch. Une interview à deux voix qui explique en profondeur comment l’une et l’autre ont construit ensemble ce vibrant hommage à l’amour.

L'Interview de Danielle Arbid et de Laetitia Dosch- Cine-Woman

Laetitia Dosch et Danielle Arbid

Pourquoi avez-vous choisi de porter Passion simple d’Annie Ernaux au cinéma?

Danielle Arbid : Mon producteur m’a proposé de faire un film charnel et de choisir un livre à adapter pour cela. Je voulais filmer le sentiment d’amour pur. Annie Ernaux décrit précisément les sentiments amoureux. Plus qu’à l’autrice, je rends hommage au côté pointilliste du livre. J’ai pris l’ouvrage comme un appartement libre que j’ai meublé avec une amie et un fils que j’ai inventés.

Qu’est-ce qui vous intéressait dans ce livre ?

Danielle Arbid : Le courage de la romancière m’a beaucoup ému. Et j’ai trouvé troublant cette façon qu’elle a eu de presque ramper pour un homme, de s’annuler pour donner la place à l’autre et comment elle a témoigné de ça. L’histoire d’amour est terminée au moment où elle la raconte. Je voulais montrer comment une histoire sexuelle devient une passion, une obsession, une histoire commune dans laquelle il ne se passe rien si ce n’est l’attente. Je voulais faire un film lumineux, gracieux car pour moi, comme pour Annie Ernaux, je pense que c’est une chance de tomber amoureux. Et raconter cette chance, c’est pour moi la lumière. Les scènes d’amour devaient narrer à quel point cette femme est en train de tomber amoureuse. Mais aussi comment à un moment Alexandre (Sergei Polunin) change d’avis, se rétracte, car les hommes vivent en décalé et prennent en retard conscience de l’état amoureux.

Laetitia Dosch : On a l’impression qu’amour et désir sont liés. Mais ce que Danielle Arbib a voulu montrer, c’est que ça part du désir et le désir est de plus en plus lié à l’amour. C’est une femme qui découvre son désir mais ne s’en rend pas compte.

Comment vous êtes-vous rencontrées?

Danielle Arbid : J’ai rencontré Laetitia Dosch à un moment où je ne trouvais pas d’actrice avec qui je pouvais m’entendre pour incarner ce rôle un peu dangereux. Laetitia est une femme libre, indépendante. Dans ses autres films, elle était aussi burlesque. J’aime rendre les acteurs magnifiés, très beaux. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas fabriquer des films mais faire exister les autres à travers les films. Avec amitié et confiance et en espérant que le film soit bon.

Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce rôle ?

Laetitia Dosch : Danielle est la première à avoir décidé de me montrer comme un bel objet et pas comme quelqu’un qui a du répondant. Je me trouve mise en beauté. C’est un rôle qui m’a permis de me démasquer, d’être plus vulnérable. J’y ai mis beaucoup de moi. Mais je fais aussi ce métier pour donner beaucoup de moi. Passion simple est un film intime, qui permet d’exprimer des choses qu’on ne peut pas trop dire et qu’on porte un peu comme des secrets qui vous blessent. Quand ces histoires-là sont finies, elles laissent des traces et on ne peut pas en parler. Les jouer, c’est une manière de les partager. L’art permet aussi de prendre des problèmes, de les regarder en face, de les magnifier. Les spectateurs et spectatrices peuvent aussi construire à partir de cela.

L'Interview de Danielle Arbid et de Laetitia Dosch- Cine-Woman

Serguei Polunin (Alexandre) et Laetitia Dosch (Hélène)

Le film comporte de nombreuses scènes de sexe. Ont-elles été particulièrement difficiles à jouer?

Laetitia Dosch : Non, pas du tout. Tout était bien expliqué par Danielle : elle décrivait les mouvements, nous montrait des photos. Et il nous arrivait de rigoler à Sergei et moi. Ce qui a été plus compliqué à gérer pour moi est le fait de se laisser gagner peu à peu par ce qu’on joue. Par exemple, lorsque nous sommes partis en Russie ou à Florence, je n’étais plus vraiment moi-même. J’étais fatiguée… Etre dans l’émotion est exigeant, porter ces états est lourd. Dans ces cas-là, on se sent très seul. Au bout d’un moment j’ai un peu perdu les pédales, je me suis blessée et le sens du risque et du danger m’a échappé. Je n’avais plus de repères… Respecter les limites psychologiques est bien plus important que les  limites physiques. Mais, il est moins facile de le faire entendre au réalisateur.

D’après votre expérience, en quoi diffère le regard d’une réalisatrice par rapport à celui d’un réalisateur ?

Laetitia Dosch : Ce n’est pas tant le fait d’être un homme ou une femme, mais quelqu’un qui assume ce qu’il veut et le dit. Ce qui est important, c’est le contrat entre le réalisateur et l’acteur. Si on tourne avec quelqu’un qui ne sait pas ce qu’il veut, quand il y a du flou et que personne n’ose parler, c’est difficile. Ce qui compte c’est la clarté. Avec Danielle, pour le coup, c’était très clair. Il y avait une confiance. Et puis dans Passion simple, on suit vraiment le point de vue d’une femme, qui ne donne pas de leçon au spectateur. Il n’y a ni côté moral, ni ce que doit défendre le female gaze ou pas. En tant que spectatrice, c’est un film que j’aimerais bien voir. Le fait qu’on montre nos histoires amoureuses donne une bonne raison d’aller le voir. Il y a un rapport intime qui s’installe. C’est chaleureux.

Passion simple a-t-il été un film difficile à monter?

Danielle Arbid : J’ai changé trois fois de producteur.Mon film a été rejeté de toutes les commissions et jugé impossible à financer. Mais je me suis entêtée et cela m’a pris quatre ans pour y parvenir. Les échos qui m’étaient faits étaient les suivants. Soit on me disait qu’Annie Ernaux était inadaptable et surtout qui l’étais pour vouloir l’adapter, alors qu’elle était très enthousiaste à l’idée de m’aider. Soit les retours étaient très masculins. Et les hommes ne comprenaient pas cette femme qui passe sa vie à attendre un homme. Mais les femmes n’ont pas toujours été des alliées non plus.

Justement, est-ce en train de changer?

Danielle Arbid : Oui, je sens que les financiers et les commissions m’écoutent plus qu’il y a quatre ans. Aujourd’hui, une sorte de panique règne et fait que les projets de femmes ont le vent en poupe. Mais, il reste des territoires à conquérir : les films d’espionnage par exemple.

Faudrait-il instaurer des quotas pour que la situation devienne enfin équitable?

Danielle Arbid :  : Je n’ai pas d’avis tranché à ce sujet. Les quotas seront peut-être pertinents pour savoir quelles sont les bonnes mesures à prendre. Je n’ai pas une vision dogmatique. Je sais qu’il faut absolument continuer à se battre en tant que femme et récolter.

Propos recueillis par Sylvie-Noëlle

©Gabriel Renaut
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