Les Tops de Geneviève Sellier

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Les femmes et le 7ème art, c’est une longue histoire mal connue. Pour l’honorer, Cine-Woman demande à tou.te.s les 5 films de femmes et les 5 rôles féminins qui les ont marqués. Geneviève Sellier, professeur émérite, pionnière de l’analyse féministe du cinéma français, nous a confié ses listes.

Les choix de Geneviève Sellier

« Il ne faut jamais sous-estimer la misogynie du cinéma français. Surtout celle de la critique », prévient Geneviève Sellier. Cette universitaire de haut vol et désormais concentrée à animer le site Le genre et l’écran qu’elle a créé est une figure de l’analyse féministe du cinéma en France. Un de ses piliers et une de ses fondatrices.

Les Tops 5 de Geneviève Sellier - Cine-Woman

Geneviève Sellier, universitaire et pionnière de l’analyse féministe du cinéma en France

Elevée dans une famille nombreuse, érudite et cinéphile, à Aix-en-Provence Geneviève Sellier ne se souvient pas d’être allée au cinéma enfant. Aucun Disney à signaler. En revanche, elle se rappelle très bien avoir été chassée du ciné-club scolaire parce que ses soeurs et elle étaient terrifiées par les films qu’elles y voyaient. « Mon premier de souvenir de film, c’est Un homme et une femme de Claude Lelouch en 1966, dit-elle. J’étais déjà adolescente ». Elle s’est bien rattrapée depuis tout en gardant un goût prononcé pour le cinéma populaire.

De John Ford à Jean Grémillon

Elève en prépa littéraire à Paris, elle habite dans un foyer du 16e arrondissement proche de la Cinémathèque Française, encore installée au Palais de Chaillot à l’époque. « On y diffusait du cinéma de genre, américain surtout, celui dont j’avais été privée petite. Les westerns, les mélos hollywoodiens et Proust, voilà ce qui m’a sauvée ces années-là, reconnait Geneviève Sellier. Sinon, j’avais une vie de nonne ! ». Brillante étudiante, elle intègre Normale Sup-Fontenay. Elle choisit, contre les habitudes, de consacrer son premier travail de recherche au cinéma. Elle s’intéresse aux derniers westerns de John Ford et à la remise en cause de l’idéologie dominante qu’il véhiculait jusqu’alors dans son oeuvre.

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James Stewart (Ransom Stoddard) dans L’homme qui tua Liberty Valance de John Ford

Elle délaisse de plus en plus la littérature pour suivre les séminaires de Roland Barthes, d’Algirdas Julien Greimas, et se rapprocher du structuralisme et de la narratologie qu’elle applique au cinéma. En 1974, Geneviève Sellier divorce, réussit l’agrégation et enseigne les lettres à l’Ecole Duperré, un lycée d’arts appliqués spécialisé sur les métiers de la mode qui ne va pas tarder à devenir une école de l’enseignement supérieur où elle propose de plus en plus de cours de cinéma. A 24 ans, elle reprend le contrôle d’une vie qui a démarré très vite, en faisant une analyse et en s’engageant syndicalement et politiquement « d’abord au PSU puis au PC » puis en se remettant à la recherche. Elle consacre son DEA à deux cinéastes français auteurs de mélodrames, Paul Vecchiali et Jean-Claude Guiguet, qui lui font découvrir Jean Grémillon et le cinéma français des années 1930. Une révélation !

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Madeline Renaud (Yvonne Laurent) et Jean Gabin (André Laurent) dans Remorques de Jean Grémillon

Elle est aussitôt fascinée par les images des femmes de ses films. « Je m’aperçois que le cinéma de Grémillon est une exception dans les représentations dominantes des rapports Femme-homme à l’époque, et j’essaie de comprendre en quoi il s’en détache. Les enjeux sociaux de l’art sont, depuis le début, ce qui m’intéressent au cinéma. Pas les délires interprétatifs! » prévient-elle. Elle lui consacre sa thèse qu’elle publie deux ans plus tard.

Une pionnière des études de genre en France

Un universitaire américain au parcours contrarié, Noël Burch, la contacte. « Il m’explique que je suis féministe sans le savoir et me propose d’analyser avec lui le cinéma français dans une perspective de genre », explique-t-elle. En 1996, ils publient ensemble La drôle guerre des sexes du cinéma français 1936-1956.

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Agrégée, docteure et ayant plusieurs publications à son actif, Geneviève Sellier postule à un poste dans l’enseignement supérieur. « Je fais l’erreur de joindre à mon dossier le manuscrit de La drôle de guerres des sexes. C’est une catastrophe ! Je suis aussi tôt identifiée comme féministe. On me promène pendant cinq ans alors que je suis bien plus diplômée que mes concurrents. Je finis par obtenir un poste à l’Université de Caen à la faveur d’une triangulaire. Le professeur qui dirige le département, un certain René Prédal, d’une misogynie épouvantable, fait tout pour me détruire. Il m’interdit d’enseigner en maitrise, refuse de parrainer mon habilitation à diriger des thèses… Je tiens 13 ans mais en enchaînant deux dépressions, un ulcère et un cancer ! », résume-t-elle. Finalement, Geneviève Sellier lui succède quand il part à la retraite et publie un livre critique sur la nouvelle vague, La Nouvelle Vague, un cinéma au masculin singulier, qui lui vaut d’être boycottée en France mais reconnue partout ailleurs et notamment aux Etats-Unis.

En 2010, alors qu’elle hésitait à prendre sa retraite, on lui propose un poste de professeur à Bordeaux Montaigne. « Là, toute change. Cette université a une vraie politique de recherche et elle obtient, grâce à l’Agence Nationale de la Recherche, les moyens de mener un travail collectif sur le cinéma populaire dans la France de l‘immédiat après-guerre (1945-1958), traditionnellement absent des études françaises. Ce sont pourtant les plus grandes années de fréquentation des salles de cinéma (400 millions d’entrées par an), l’émergence des ciné-clubs et de la cinéphilie moderne. On crée une BDD en accès libre d’indexation des magazines populaires Cinemonde et Film complet – Cinepop50 -. A Bordeaux Montaigne se met en place un réseau genre qui aboutira à la création d’un master genre en 2016 », résume Geneviève Sellier en précisant : « Ce sera mon héritage ».

Le genre et les écrans

Désormais émérite, elle fonde Le genre et l’écran qui interroge justement la fiction cinématographique et audiovisuelle actuelle sous le prisme du genre. « Je m’accorde le luxe de renouer avec ma corde militante. Je trouve des auteurs, surtout des autrices, discute et publie leurs textes… C’est un site collectif, militant et bénévole », dit-elle, en avouant rémunérer les contributions des plus précaires. Depuis son lancement en novembre 2016, l’audience du site ne cesse de progresser (à environ 500visites quotidiennes) et permet de mettre en avant une nouvelle génération de féministes. 

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Geneviève Sellier, toujours avec Noël Burch, a mené une étude sur les fictions TV françaises unitaires entre 1995 et 2010, intitulée Ignorée de tous… sauf du public, 15 ans de fiction télévisée française, dans laquelle elle démontre que les meilleurs téléfilms de ces années-là étaient en tout point opposables au cinéma d’auteur français. « On y parle majoritairement de femmes, adultes, confrontées à des contradictions dans leur vie professionnelle, amoureuse et familiale. Diffusé en prime time et regardé par 4 ou 5 millions de spectateurs des couches populaires et des classes moyennes, le téléfilm devient alors un lieu privilégié de l’imaginaire collectif de la société française. L’élite cultivée ignore complètement cette production ». Elle lui préfère le cinéma d’auteur centré sur des personnages masculins de tous âges, qui ont des problèmes existentiels et pour qui les femmes sont soit des objets de désirs, soit des menaces à leur accomplissement.

Avec une telle expertise, il était plus que légitime de lui demander les films de réalisatrices et les rôles de femmes qui l’ont le plus marquée. Geneviève Sellier, professeur émérite de l’Université Française,  a joué le jeu aussitôt en précisant : « Mon choix est raisonné. Il est personnel et met en avant des moments que je pense importants. J’ai privilégié le cinéma français, de toutes les époques. Ce n’est pas parce qu’il y a eu peu de femmes cinéastes avant les années 1970 que c’est une raison pour les oublier », précise-t-elle enfin.

Voici donc ses choix.

Mes cinq films de réalisatrices préférés

1 – Le lait de la tendresse humaine de Dominique Cabrera (2001)

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Maryline Canto (Christelle) et Dominique Blanc (Claire) dans Le lait de la tendresse humaine

C’est le choix le plus subjectif de ma liste. Un film qui me touche beaucoup parce qu’il parle d’une femme de milieu populaire et d’un rapport compliqué à la maternité. Il prend en compte le fait que le sentiment maternel n’a rien de naturel. Avec une qualité rare d’équilibre entre la dimension documentaire et la dimension frictionnelle. C’est l’anti Mon bébé de Liza Azuelos.

2 – Minne l’ingénue libertine de Jacqueline Audry (1953)

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Franck Villard et Danièle Delorme dans Minne l’ingénue libertine

Un des aspects les plus scandaleux de l’historiographie du cinéma est l’oubli de la réalisatrice la plus prolifique avant 1970 : Jacqueline Audry. Elle a été complètement mise sous le tapis alors qu’entre 1946 et 1970,  elle a fait des films très intéressants d’un point de vue féministe et qui ont eu du succès. Minne l’ingénue libertine, adapté d’un texte de Colette, est absolument délicieux ! Il réussit de manière exemplaire à être une comédie sophistiquée et drôle sur le propos extrêmement moderne du droit des femmes au plaisir physique. La réalisatrice utilise le détour de la Belle époque durant laquelle les femmes jouissaient d’une certaine liberté, pour développer un propos très contemporain sans se heurter de front au machisme ambiant de l’après guerre.

3- La fiancée du pirate de Nelly Kaplan (1969)

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Bernadette Lafont (Marie) dans La fiancée du pirate de Nelly Kaplan

Le film traduit un certain esprit des années 1970, « jetons notre soutien-gorge dans les orties » grâce à l’insolence du personnage féminin et la splendeur de Bernadette Lafont.

4- Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda (1962)

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Corinne Marchand (Cléo) et Antoine Bourseiller (Antoine) dans Cléo de 5 à 7

C’est le seul film de la Nouvelle Vague entièrement assumé par une femme et dont on peut dire qu’il a un propos féministe.  Même si Agnès Varda avait tendance à euphémiser les contradictions homme/femme de son milieu cultivé, notamment à travers le personnage un peu trop gentil d’Antoine Bourseiller (Antoine). Une vision que je ne partage pas.

5 – Lulu femme nue de Solveig Anspach (2013)

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Bouli Lanners (Charles) et Karin Viard (Lulu) dans Lulu femme nue

L’oeuvre de Solveig Anspach associe le féminisme avec une fantaisie extraordinaire qui n’implique ni la lourdeur, ni l’austérité, ni le manichéisme. Elle le fait avec des moyens très modestes. C’est aussi pour moi une manière de rendre hommage à ce que Karin Viard a fait de mieux dans malgré ses choix impardonnables du genre Jalouse des frères Foenkinos.  Je sais bien que les actrices sont en situation doublement dominée en tant que femme et actrice. J’ai donc beaucoup d’indulgence pour leurs compromissions même inacceptables !

Cinq prestations d’actrices inoubliables

1- Danielle Darrieux dans La Vérité sur Bébé Donge d’Henri Decoin (1952)

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Jean Gabin (François Donge) et Danielle Darrieux (Elisabeth) dans La vérité sur bébé Donge

Voilà un film et une actrice qui font partie de ce cinéma complètement sous-estimé, méprisé par la cinéphilie dominante, stigmatisé par les Cahiers du Cinéma ! Il n’est pourtant qu’un parmi une série de chefs d’oeuvre, certains féministes, du cinéma français grand public de qualité dont on n’a plus l’équivalent aujourd’hui. Le sujet est très audacieux. Une femme empoisonne son mari et le film lui donne raison – son mari aussi au final – car c’est un horrible macho ! Sa dénonciation du patriarcat bourgeois est très radicale. Il n’a donc pas eu beaucoup de succès.

2 -Annie Girardot dans Trois chambres à Manhattan de Marcel Carné (1965)

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Annie Girardot (Kay Larsi) et Maurice Ronet (François Comte) dans Trois chambres à Manhattan

Annie Girardot est une comédienne formidable, sous employée et victime de la date de péremption due à son âge malgré son triomphe dans les années 1970. Elle a ensuite complètement disparu des écrans… Ce film totalement méconnu est pourtant le seul de Marcel Carné à sauver après guerre. Elle y joue sur un mode discrètement tragique, un personnage de femme qui paie très cher le fait d’avoir refusé de rester dans les rails. Et c’est aussi le plus beau rôle de Maurice Ronet, bien que  loin derrière Annie Girardot qui est ici au sommet de son art. Ce film pour adultes (pas pour adulescents ! ) raconte la rencontre de deux êtres blessés au mi-temps de leur vie qui essaient de refaire surface alors qu’ils sont au fond du trou.

3 – Michèle Morgan dans Les Grandes manoeuvres de René Clair (1955)

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Gérard Philipe (Armand de la Verne) et Michèle Morgan (Marie-Louise Rivière)

Encore une actrice sous-estimée victime de la péremption qu’on impose aux femmes dans le milieu du cinéma ! C’est le dernier grand rôle de Michèle Morgan. Elle incarne une femme adulte, blessée par la vie, qui prend au sérieux les sentiments, les siens et ceux des autres face à un homme qui en est lui incapable. Le film raconte comment cette femme parvient à faire basculer un Don Juan, interprété par Gérard Philipe, du côté des vrais sentiments, dans une société qui réprime justement cette authenticité. Extrêmement brillant pour sa mise en scène, ses dialogues et ses acteurs – le couple fonctionne formidablement -, le film se déroule une nouvelle fois à la Belle époque, qui constitue presque un sous-genre des années 1950, puisqu’il permet d’aborder les problématiques d’émancipation des femmes dans le genre populaire du film en costume. Ce film a connu un énorme succès : 6 millions d’entrées !

4 -Jeanne Moreau dans Jules et Jim de François Truffaut (1961)

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Henri Serre (Jim), Oskar Werner (Jules) et Jeanne Moreau (Catherine) dans Jules et Jim

Jeanne Moreau est à mon sens l’actrice la plus intéressante de la Nouvelle Vague en ce sens qu’elle est la seule actrice à incarner une femme adulte et non une femme enfant comme Anna Karina ou Bernadette Lafont. Jules et Jim témoigne des contradictions de Truffaut vis-à-vis des femmes. La figure de la femme autonome le fascine. Mais il ne peut pas s’empêcher d’en faire un personnage mortifère, dans un mélange de fascination de désir et de mort que Jules et Jim exprime très bien.

5-Simone Signoret dans Casque d’or de Jacques Becker (1952)

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Simone Signoret est Casque d’or

Parce que c’est la Grande Simone et que Casque d’or est sans doute son chef d’oeuvre. Elle y est magnifique ! Ce film est avec Falbalas, le plus féministe de Jacques Becker. A travers le personnage de Simone Signoret, il dénonce la domination patriarcale et en montre le caractère meurtrier.

© Hors-Série 2017/ Swashbuckler Films/ Cine Classic/ Cine-Tamaris/ Isabelle Razavet-Arturo Mio
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