Cine Woman

L’interview de Françoise Nyssen

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Françoise Nyssen était jurée au 12e Festival du Film Francophone d’Angoulême (FFA). L’occasion rêvée pour que Cine-Woman la rencontre de manière détendue et puisse aborder son bilan en matière de parité au Ministère de la Culture.

« Au Ministère de la Culture, on ne traite plus du sujet de l’égalité homme-femme avec condescendance. C’est déjà ça. Mais  la misogynie ambiante perdure, malheureusement ! »

Première ministre de la culture de l’ère Macron, Françoise Nyssen est restée près d’un an et demi en poste. Elle a fini son mandat en signant un accord historique pour plus de parité dans le cinéma.

Françoise Nyssen lors de la cérémonie de clôture du 12e Festival du Film Francophone d’Angoulême

Depuis, elle a publié Plaisir et nécessité, un livre bilan sur son expérience au sein du ministère et sur la continuation de son engagement dans la culture. Cine-Woman l’a rencontrée au début du 12e Festival du Film Francophone d’Angoulême (FFA), juste avant qu’elle ne prenne sa fonction de membre d’un jury présidée par Jacqueline Bisset.

Qu’est-ce que cela signifie pour vous d’être au jury d’un festival de cinéma ?

Françoise Nyssen : C’est un rêve ! Je suis une spectatrice de cinéma assidue, du genre à passer de film en film. J’ai toujours aimé le cinéma. Il y a une dizaine d’années, le CNC m’avait confiée la présidence de l’aide à l’écriture et m’a offert de participer à l’avance sur recettes. Je suis ravie de retrouver le temps d’aller au cinéma depuis que je ne suis plus ministre et encore plus de participer au jury d’un festival de film francophone, moi qui suis belge !

Que représente la Francophonie pour vous ?

F. N : J’ai habité Bruxelles 28 ans et là-bas, la Francophonie a plus de sens. Nous y découvrions les nouveaux talents suisses, québécois ou d’ailleurs avant qu’ils ne soient connus en France. Comme la littérature, le cinéma n’a pas de frontière. Le cinéma de langue française non plus. Et justement le FFA s’intéresse à des cultures que nous ne prenons pas assez le temps de regarder.

Vous avez terminé votre mandat de ministre en prenant une série de mesures incitatives pour favoriser la parité dans le cinéma. Avec le recul, êtes-vous satisfaite de ces initiatives?

F. N : Les mesures ont été mises en place en fin d’année dernière donc nous n’avons pas encore connaissance des résultats. Et il reste beaucoup à faire. Ma première action a été de parvenir à l’égalité des salaires et au Ministère. On n’y était pas ! Il y a avait parfois 10% d’écart et c’est encore pire dans le cinéma ! On m’a beaucoup reproché d’y aller trop fort avec le bonus de production accordée aux films dont les équipes sont mixtes. J’espère qu’à court terme qu’il n’y en aura plus besoin ! C’est une incitation et une démarche pour travailler dans la confiance. Les écoles forment autant de filles que de garçons. Ensuite, elles disparaissent. Et cela dans tous les domaines de la création artistique. Or, nous avons besoin que la grande partie féminine de l’humanité s’exprime.

Qu’est-ce qui a définitivement changé à votre avis?

F.N : Pas la misogynie ambiante, malheureusement ! Disons que les gens ne s’autorisent plus à regarder ce sujet avec condescendance. Tant mieux ! L’humanité ne peut pas se passer de tant de créativité. Mais, il faut que cela se traduise en actes.

Depuis que vous avez quitté le ministère, qu’avez-vous fait?

F.N : J’ai repris ce que j’ai toujours fait : animer, participer à la vie culturelle autour de notre maison d’édition Actes Sud et de nos auteurs. L’éco-système que nous avons construit comprend un cinéma, une salle de concert, une salle d’exposition, un hammam, un restaurant, une école et un lieu de recherche sur l’agro-écologie puisque notre patrimoine le plus précieux est la terre. Je vais continuer à agir pour le vivant, à proposer et à avancer. Dans la ligne de ce que propose Cyril Dion (Demain) en incitant les artistes de tout bord à prendre possession de ce sujet pour raconter des fictions, qui disent, dénoncent et proposent.

Plaisir et nécessité de Françoise Nyssen est sorti en juin 2019

Françoise Nyssen, vous avez écrit ce livre, Plaisir et nécessité. Dans quel but?

F.N: J’ai toujours considéré que la transmission est importante. On n’est pas ministre pour soi ou pour la fonction, mais pour oeuvrer et transmettre. Ce livre m’a permis de transmettre ce que j’avais souhaité faire en tant que ministre. C’est Laure Adler qui m’a proposé de l’écrire et de le publier dans la collection qu’elle dirige chez Stock. Nous avons d’abord échangé lors de longs entretiens. J’ai repris les bandes pour travailler toute seule sur les sujets que j’avais défendus : l’accès à la culture, la transmission, l’éveil au sensible dès le plus jeune âge, la lutte contre l’assignation à résidence, contre l’exclusion culturelle…

Sans Laure Adler, auriez-vous tout de même écrit ce livre ?

F.N : Sans doute. Il y a beaucoup d’incompréhension quand on est ministre. Un hiatus énorme entre la manière dont on relate vos actions quand vous êtes en posture politique et quand vous êtes dans le milieu culturel. En politique, le fond disparait au profit de la forme. Il y a tout de suite suspicion. Il n’est pas assez dit l’importance des choses mises en place. Mon propos était pourtant cohérent avec tout ce que j’avais fait auparavant à Arles en tant qu’éditrice. Mon livre retrace un chemin de conviction, un bilan de ce qui a été fait mais qui n’est pas clôturé. D’ailleurs, pour la promotion du livre sorti en juin, j’ai retrouvé une bienveillance, une attention et une écoute.  Ça a été un plaisir…

Dans votre éco-système arlésien, pensez-vous avoir plus de pouvoir que quand vous étiez ministre?

F.N : C’est un pouvoir différent. Ministre, j’ai pu triplé le budget pour l’éducation artistique et culturel… sans savoir ce que ce qu’il va devenir. A Arles, j’ai conscience que la culture vient du territoire, des gens. Ca suffit cette culture hyper-centralisée ou sous contrôle quand elle se décentralise ! Il est plus que jamais nécessaire de prôner l’éveil au sensible. La culture en permettant d’ exprimer quelque chose de différent réduit la désespérance et augmente la confiance en soi. C’est important de travailler là-dessus et de pouvoir le transmettre.

Propos recueillis par Véronique Le Bris

©ChristopheBrachetPhotographe
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