L’interview de Justine Triet

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Très chaleureuse, Justine Triet claque la bise et commence par s’intéresser à son interlocuteur avant de répondre généreusement aux questions. Elle est bavarde, m’avait-on prévenu. La réalisatrice de Victoria est surtout intéressante, passionnante et à envie de s’expliquer, de réfléchir. Un peu foutraque aussi et tellement ancrée dans la vie d’aujourd’hui. Comme ses films.

« Victoria est un mélange d’héroïnes de cinéma qui n’ont pas froid aux yeux, d’actrices à la masculinité revendiquée, mais aussi d’amies, de gens que j’aime et… d’un peu de moi »

Après La bataille de Solferino, voici Victoria, l’histoire d’une femme brillante et belle qui chute. Un superbe deuxième film qui révèle que Virginie Efira, son actrice et Justine Triet ont vraiment du talent et qu’elles ont eu raison de travailler ensemble. On y va ?

Justine Triet

Justine Triet

Vos deux films mettent en scène des femmes contemporaines débordées par la vie. Pourquoi ce choix ?

Justine Triet : Ces femmes-là, celles qui ont des responsabilités, un travail, des enfants… me touchent et je trouve intéressant de les représenter. Je le fais autant par instinct et par goût. Pour moi, il est dans l’ordre des choses d’écrire un rôle central féminin. Mais j’ai aussi envie de montrer comment les sphères privées et professionnelle se contaminent. J’ai donc écrit un personnage qui chute, se met dans une situation oppressante et qui, après avoir fait le constat d’une certaine vulnérabilité, va retrouver un sens à ce qu’elle vit… mais en passant par toute une série d’étapes tumultueuses et difficiles. L’écrire sous la forme d’une comédie m’a aidée à pousser le curseur plus loin, à créer des personnages secondaires plus fantasques.

Ce qui est intéressant, c’est que votre héroïne a les moyens intellectuels pour comprendre ce qui lui arrive, pour se débattre, s’en sortir. Mais…

JT : Chacun reste vulnérable à un endroit. Dès le début du film, Victoria n’a plus goût à grand chose, elle n’est plus trop épanouie. Au début, elle tient. L’enchainement des éléments va déclencher sa chute. Pourquoi tombe-t-elle ? Parce qu’elle accepte un procès qu’elle n’aurait pas dû accepter, parce que son ex la tourmente… 2 ou 3 petites choses la font vriller. Elle perd pied, elle est mise à pied et elle se fissure. C’est justement cela qui m’intéresse. Je ne cherche pas à montrer des femmes dans toute leur puissance, mais plutôt quelqu’un qui a l’air costaud et qui vacille.

Victoria de Justine Triet

Virginie Efira est Victoria

Quels procédés utilisez-vous pour le montrer ?

JT : L’enjeu du film était d’arriver à ce que tout ce qui se passe autour d’elle – les deux procès, les gens, le sexe dont tout le monde parle…- fasse écho à ce qu’elle vit. Par exemple, quand la magistrate lit des extraits des sms, on pense à Victoria. Je tenais à ce jeu de miroir permanent. Tout cela alimente ce que l’on sait d’elle et nourrit de plus en plus finement son portrait.

La fin reste ouverte. Comment l’interprétez-vous, Justine Triet ?

JT : Comme une fausse happy end. Je joue avec des codes de la comédie romantique : ils finissent par s’embrasser mais ce qu’ils se disent est très cruel, très dur. C’est un arrangement. Dans La Bataille de Solférino, la violence venait de l’hystérie, de ce qui se disait. Dans Victoria, la violence est sournoise, perverse, dans l’échange rhétorique. J’ai jubilé à l’écriture. Pour moi, le film est une négociation permanente et la fin aussi.

Vous filmez Victoria dans sa vie familiale, avec des enfants qui sont à la fois vivants mais un peu embarrassants. Pourquoi ?

JT : Dans La bataille de Solférino, les enfants étaient le sujet de toutes les discussions, le cœur du film. Là non. Les enfants existent comme d’autres choses dans sa vie. Quand Victoria chute et qu’on la voit plus chez elle, on s’aperçoit qu’elle n’est pas en fusion absolue avec ses enfants. Mais elle s’en occupe. J’aime bien montrer les aspects plus difficiles d’une femme contemporaine. Certes, elle est contente de s’en occuper mais elle a du mal à être dans l’instant présent avec eux, elle fait toujours autre chose, elle n’arrive pas à profiter de ses moments avec eux, elle ne les voit pas vraiment grandir.

Victoria de Justine Triet

Justine Triet dirigeant ses comédiens lors de la scène du mariage

Et puis, c’est compliqué d’être une mère monoparentale… Elle n’est pas dure mais je n’ai pas cherché à montrer les câlins. Elle s’occupe d’eux en leur offrant des jeux, un lapin, des cadeaux, en faisant des gâteaux mais sans vraiment jouer avec eux. On fait tous ce genre d’erreurs. Moi aussi avec ma fille, j’ai toujours l’impression de rater quelque chose. Quand on a une vie très active, c’est impossible d’être totalement avec ses enfants. Mais, ce n’est pas du désamour. C’est intéressant de représenter cela au cinéma, et pas très fréquent. En revanche, je tenais à montrer la relation des enfants avec la technologie, la manière dont ils s’accaparent des objets d’adultes, des jeux qui répètent tout ce qu’on dit.

Qui a inspiré le personnage de Victoria ?

Justine Triet : Je mentirais en disant qu’il n’y a pas un peu de moi, mais heureusement je n’ai pas sa vie. Victoria est un mélange d’héroïnes de cinéma qui n’ont pas froid aux yeux, comme celles qu’interprètent Anne Bancroft, Bette Davis ou Allison Janney, des actrices avec une part de masculinité revendiquée, mais aussi d’amies, de gens que j’aime. Quand j’écris, je suis un vampire, une éponge.

Victoria de Justine Triet

Virgine Efira joue Victoria l’avocate de Vincent (Melvil Poupaud)

Pourquoi en avoir fait une avocate ?

JT : Au départ, je voulais faire un film plus naturaliste. Je suis fascinée par la justice, le système judiciaire, par la vérité en général et surtout le fait qu’elle soit multiple. Un tribunal est le lieu de ces révélations et les vérités s’y confrontent de façon élégante. En faire une avocate permettait de montrer quelqu’un en train de tomber mais qui doit se tenir.

Qu’un animal soit témoin d’un procès est tiré d’un fait divers, non ?

JT : Oui, je suis fan de faits divers, d’histoires de meurtre, de films policiers, d’angoisse, d’horreur. J’en ai un peu honte. Pourtant, dès que j’écris, ça finit en comédie. J’aimerais bien faire un film très premier degré.

Aviez-vous pensé à votre casting dès l’écriture de Victoria ?

JT : J’ai écrit neuf mois sans penser à personne. Puis je me suis demandée qui pourrait bien jouer ça. Virginie Efira s’est imposée quand s’est rencontré. Elle est très pertinente, très intelligente avec un rapport à l’autocritique très fort.

Victoria de Justine Triet

Melvil Poupaud (Vincent) et le dalmatien

Le sexe qui est très présent n’a pas rebuté Virgine Efira ?

JT : Ah non ! Elle s’en amuse et n’est pas dans le désir de soigner son image. Elle me semble très libre, à ce sujet. Et puis, c’est jubilatoire pour un acteur de ne pas jouer un rôle trop lisse. Melvil Poupaud, qui est si charmant, a pris beaucoup de plaisir à jouer un pervers… et moi, j’ai adoré écrire sur le sexe !

Vous qualifiez Victoria de comédie désespérée. C’est-à-dire ?

JT : C’est l’idée de faire rire sur des choses tragiques, pathétiques, déprimantes. Le même film au premier degré serait d’un ennui ! Pourtant, j’adore les drames, les mélos et pas du tout les comédies gentillettes.

A quand un mélodrame alors ?

JT. Pour l’instant, je n’arrive pas à me débarrasser de la comédie à l’écriture. Et je ne me vois pas tourner le scénario d’un autre. La vie est déjà trop courte pour mes propres projets !

Propos recueillis par Véronique le Bris

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© Audoin Desforges, Yann Rabanier, Ecce Films

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